Cécile Garcia Fogel adapte, met en scène et interprète le récit d’une femme qui aime dans l’ombre, et toute sa vie durant, un homme qui ne la regarde jamais. Teinté des couleurs de l’Italie des Trente Glorieuses, Tanto poco est porté par l’originalité de ce récit et le talent de son interprète.
Voilà un récit qu’on croirait tout droit venu non pas des années Goldman, mais des années 1950, du temps de la gloire cinématographique du néo-réalisme italien, des Visconti, Rossellini, De Sica, avec leurs récits de vies de petites gens. Et pourtant, Tanto poco est tiré d’un roman du même nom écrit par Marco Lodoli et publié en 2024 chez P.O.L (traduction de Louise Boudonnat). L’auteur, né en 1956, a été aussi journaliste à la Repubblica et enseignant. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si Tanto poco raconte la vie d’une concierge de lycée qui tombe amoureuse d’un professeur de lettres et va l’aimer dans l’ombre pendant 30 ans, jusqu’à sa mort. C’est cette femme effacée, qui transfigure son quotidien solitaire et sans reconnaissance sociale par cet amour inconditionnel et immuable, qui prend en charge la narration. Une narration rétrospective alors qu’elle a maintenant un âge avancé. Interprétée par Cécile Garcia Fogel, en longue robe noire, dans une scénographie très simple et judicieuse de Luna Rauck – fond bleu, carré rouge au sol, une table, un fauteuil, une chaise –, cette femme nous ramène dans l’Italie d’avant Berlusconi, celle de ces films en noir et blanc aux teintes sociales et chantantes.
Chantantes car ce choix étrange qu’opère l’héroïne a certes quelque chose de profondément triste, mais également de joyeux. Maintenue dans l’humilité par sa position sociale, violée en boîte de nuit – elle devra en plus avorter –, elle est fascinée par le succès de cet homme qui est arrivé vers elle sous la pluie en scooter, qui écrit des livres primés, passe dans les médias, entretient avec ses élèves une relation qui s’affranchit des règles académiques, nourrie de poésie et de liberté critique, et paraît à distance partager pleinement sa réussite, presque la vivre, indépendamment de ce qui peut lui arriver, mais aussi l’accompagner dans sa chute. La permanence de son sentiment sera même récompensée puisque, en songe probablement, elle finira par concrétiser son amour d’une unique nuit passée avec son Roméo. Traversant, à suivre cet homme, l’évolution d’une société, elle prend par exemple l’avion pour la première fois afin de l’escorter dans un déplacement à Paris où elle se construit l’imaginaire d’un voyage en amoureux. Dépassant la question du réel, ce récit ne peut manquer d’évoquer l’amour absolu, ou plutôt, peut-être, l’absolu de l’amour tel qu’on peut le fantasmer, ainsi que le pouvoir de l’imaginaire dans nos vies. Cette passion malheureuse dans les faits, l’abnégation sereine, presque détachée, du personnage la transforme en source de bonheur.
Il ne se passe donc pas grand-chose dans cette vie par procuration, mais Cécile Garcia Fogel parvient grâce à la finesse de son jeu – elle signe également l’adaptation du roman et la mise en scène – à le garder toujours vivant, toujours à la relance, et teinté d’une atmosphère qui nous projette, sans jamais donner dans la nostalgie d’un « c’était mieux avant », au coeur d’un passé disparu, mais toujours bien présent dans les mémoires. À l’aide notamment de chansons qu’elle donne à entendre ou chante elle-même – Barbara, Giovanna Marini ou le superbe Mi votu e mi rivotu de la chanteuse sicilienne Rosa Balistreri –, mais aussi avec un visage qui se transforme au fil des âges que traverse le personnage de son récit. Avec ses airs d’enfant naïf et de femme déterminée qui ne recule devant rien, où le sentiment du malheur se mêle si facilement à l’expression du bonheur, avec une plasticité et un art remarquable des nuances, Cécile Garcia Fogel fait croire à cette incroyable histoire, fait exister ce personnage si étranger à lui-même, qui vit dans l’absence et traverse l’existence imperméable au malheur, portée qu’elle est par son absolue et si illusoire passion.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Tanto poco
d’après Si peu de Marco Lodoli (Éditions P.O.L)
Traduction Louise Boudonnat
Mise en scène, adaptation et jeu Cécile Garcia Fogel
Décor Luna Rauck
Lumières Olivier Oudiou
Chorégraphe Gösta Lars-Henrik Sträng
Son Laurent Herniaux
Guitare Pierre Durand
Regard complice Laurence CôteProduction RosaSolis
Durée : 1h10
11 • Avignon, Espaces Mistral, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 6 au 23 juillet 2026, à 19h35 (relâche les 10 et 17)Théâtre de la Ville, Paris
du 23 septembre au 3 octobre



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