Avec son impressionnante installation mouvante, l’architecte et plasticien Feda Wardak pose la base du travail chorégraphique de Saïdo Lehlouh pour donner à voir comment les puissances occidentales terrorisent la population afghane qui se défend vaille que vaille, notamment en reconstruisant les conduites d’eau sans cesse détruites. D’une grande dignité.
Dans les notes d’intention de son œuvre, tout comme dans celles relatives à la dramaturgie, le directeur artistique de Ce que le ciel ne sait pas, Feda Wardak, éclaire de façon foisonnante ce qui sur le plateau est par nature moins net, plus sujet à la contemplation qu’à la thèse. En trois tableaux, il est question du ciel, de la terre et du sous-sol pour dire comment les Afghans, coincés dans un pays enclavé et montagneux, luttent face aux oppresseurs étrangers. Et notamment contre les frappes de drones, souvent pilotés à des milliers de kilomètres de là. « Plus la distance entre deux géographies est grande, plus notre capacité à agir avec violence augmente », selon des études menées par des psychologues de guerre cités en avant-propos du dossier de la pièce.
Au final, les humains ne sont plus que des tâches thermiques qui évoluent dans des « kill boxes », ces zones aménagées pour tuer les ennemis – le terme étant employé de la même façon pour une guerre réelle que par les pratiquants de jeux vidéo. En détruisant les hommes, les assaillants les amputent aussi de leurs terres, de leurs biens et notamment de ces galeries souterraines, les karez, qui irriguent les milieux arides du pays grâce à l’eau captée dans les nappes phréatiques sous les montagnes. Ce que le ciel ne sait pas appartient à un projet plus vaste nommé Chercheurs d’eau, visant à se placer à hauteur de celles et ceux qui habitent ces territoires par le relais de récits situés.
Sur scène, tout n’est pas toujours aussi net que ces explications, mais heureusement. Car ce travail ne s’appuie pas sur un récit, mais sur une grande précision de gestes, de la lumière et de la bande son de la DJ star tunisienne Deena Abdelwahed, qui parvient à allier les bits aux mélodies arabes, et aux bruits. Pas d’histoire ici, mais, en entame de spectacle, dans la pénombre, des mots murmurés entre deux horaires énoncés comme ceux du timing des frappes. Si on tend l’oreille, on entend parler de « ruines sur des ruines », de « blessures profondes », d’« hommes qui se prennent pour Dieu », de « bombardement »… Ils sont cinq à susurrer cela. Dire si ce sont des hommes ou des femmes n’est pas un sujet. Peut-être, d’ailleurs, sont-ils des animaux recouverts de couches de vêtements aux couleurs brique, anthracite, marron.
Assis, groupés sur le sol très oblique, ils sont adossés à une montagne de toile de jute noircie par des aplats à l’encre de Chine. La lumière de Tom Visser, compagnon de route de Sharon Eyal ou des Peeping Tom, découpe l’espace, le fait disparaitre ou, au contraire, le fige, comme pris dans les phares meurtriers des agresseurs quand les projecteurs deviennent blancs ou jaunes aveuglant. Et puis, il y a cet escalier vis qui se dévoile dans la deuxième partie, et sur lequel repose, au propre comme au figuré, cette création. Feda Wardak, qui expose aussi régulièrement dans les grands rendez-vous de l’art contemporain (Biennale de Venise, de Lyon…), également auteur de La Maison sur le fleuve (avec un escalier vis aussi) tout juste inaugurée par le théâtre L’Avant-scène de Cognac, a imaginé cette foreuse, celle qui aide les habitants à creuser leur réseau de karez, et celle des occupants illégitimes qui y cherchent des ressources naturelles à piller.
Entre ciel, sol et sous-sol, les trois niveaux constituent un terrain de jeu pour les danseurs. Leurs mouvements traduisent la peur à travers des convulsions et la douceur dans leur façon de se caresser la tête, les cheveux. Saïdo Lehlouh, co-directeur du CCN de Rennes, parvient à introduire une notion de réconfort et de groupe qu’il travaille depuis ses débuts dans les années 2000 avec le Bad Trip Crew qu’il co-fondé. Les corps éreintés, à demi échoués sur les marches de cette installation, sont saisissants, tout comme lorsqu’ils ramènent des pierres du tréfonds de leur monde. Feda Wardak sait les regarder et les respecter.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Ce que le ciel ne sait pas
Direction artistique et dramaturgique Feda Wardak
Chorégraphie et collaboration à la dramaturgie Saïdo Lehlouh
Musique Deena Abdelwahed
Avec Mehdi Baki, Marina De Remedios, Johanna Faye, Sonia Ichti, Léo Merrien
Lumière Tom Visser en collaboration avec Edward Saunders
Costumes Théo Ech-Cheikh, assisté d’Agathe Leroy et Louis-Matteo Martinez
Couturière voiles Ameline Baudoin
Régie générale Pernette Bénard, Alexis Rostain, Pierre Staigre
Régie lumière Loïs Simac
Régie son Chloé Baumeige
Construction escalier Les Ateliers Sud Side
Ingénierie escalier Assemblage Ingénierie
Construction praticable La Fabrique À Projets
Ingénierie praticable C3 Sud-Est
Avec la collaboration technique de Manon Cambon, David Hanse, Salem Messaoudi, Alexandre Richard, Frédéric Sintomer, Camille StaigreProduction Le Grand Gardon Blanc
Coproduction Les Nuits de Fourvière – Festival international de la Métropole de Lyon ; Centre Pompidou-Département Culture et Création, Paris ; Festival d’Automne à Paris ; La Villette, Paris ; Lieux Publics – CNAREP & Pôle International de production et de diffusion, Marseille ; Festival de Marseille ; Le PALC – Pôle National Cirque Grand Est – Ville de Châlons-en-Champagne
Avec le soutien du mécénat de la Caisse des Dépôts
Avec l’aide à la Création de la Direction Générale de la Création Artistique – Ministère de la Culture, de la Région Île-De-France, de l’ADAMI et de la SPEDIDAM
Avec le soutien en résidence du CND – Centre National de la DanseDurée : 1h
Les Subs, Lyon, dans le cadre des Nuits de Fourvière
du 4 au 6 juin 2026La Vieille Charité, Marseille, dans le cadre du Festival de Marseille
du 16 au 18 juinLa Villette, Paris, dans le cadre du Festival d’Automne
du 17 au 19 décembre




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