Adapté du journal d’un.e hermaphrodite français.e du XIXème siècle – parangon des empêchements que la société fait peser ce qui se tient à sa marge – Herculine Barbin, archéologie d’une révolution prend par l’intime le sujet sociétal du genre. Une histoire édifiante.
Avec la crise du Covid, ses théories sur le contrôle social ont trouvé des réalisations spectaculaires. Mais le philosophe Michel Foucault avait depuis longtemps minutieusement documenté comment les développements de la science et de l’État moderne ont conduit à la domestication des corps, dans une sorte de folie de l’hygiène et de la catégorisation. Adepte des récits de vies en marge, il avait également dans ce contexte traqué les récits de vie échappant à la norme, pour étudier comment elles se retrouvent mises au ban. C’est ainsi qu’il a un jour déniché ce journal d’Herculine Barbin, que Catherine Marnas met aujourd’hui en scène.
Écrit dans un style très classique – un peu « désuet », des mots mêmes de Foucault -, par exemple tissé de longues phrases truffées d’imparfait du subjonctif, ce journal rédigé vers le milieu du XIXème siècle témoigne de la tragique trajectoire de son auteur.trice en même temps qu’il raconte ce changement d’ère qu’a tant documenté Foucault. Tout commence en effet au couvent, puis dans des pensionnats religieux, via un récit nimbé d’un imaginaire romantique où l’apprentissage de l’amour se fait dans l’ombre et le sentiment amoureux s’énonce avec emphase. Hélas, l’histoire d’Herculine Barbin finit plutôt à la Zola, dans un Paris qui s’industrialise, quand médecins, juges et prêtres s’allient pour empêcher le.la protagoniste de ce journal de poursuivre sa vie d’avant.
Son forfait ? Être né hermaphrodite. Tout simplement. Et la malice de l’Histoire fait bien entendu que le sujet est devenu d’une brûlante actualité. Problématiques transgenres et remise en cause du patriarcat bouleversent aujourd’hui profondément cette idée qu’il faudrait que chacun.e soit assigné à un genre. Mais puisque la seule idée d’un pronom conjuguant le masculin et le féminin fait hurler une grande part de notre société supposée moderne, on imagine ce qu’il a pu en être lorsque les deux catégories se conjuguaient en un seul corps au XIXème…
Malgré son caractère bisexué, Herculine Barbin est donc née femme pour l’état civil et sa famille, et a grandi ainsi. Dans une atmosphère baignée de religiosité qui la conduira à passer par le couvent et à devenir institutrice dans un pensionnat de jeune filles. Cette partie de sa vie, heureuse, marquée par des amours intenses que n’entache pas sa complexion, prend fin quand elle confie son secret au pouvoir religio-médico-juridique qui lui enjoint alors de changer de sexe. Soupçonné d’avoir utilisé d’un subterfuge pour séduire les femmes, Herculine rebaptisé Camille entre alors dans une profonde solitude qui le conduira au suicide.
Interprété par Yuming Hey, le Mowgli du Jungle Book de Bob Wilson, jeune acteur.trice au physique « gender fluid » d’une grande beauté, le personnage d’Herculine naît sur scène comme la princesse d’un conte que réveille d’un chaste baiser son compagnon de scène Nicolas Martel. De ce journal monologué, Catherine Marnas a en effet décidé de faire un duo. Yuming comme protagoniste, Nicolas en contrepoint, prêtant sa voix à des personnages du récit ou portant celui d’Hermaphrodite, présence auxiliaire mais pas secondaire, qui permet à Marnas de tricoter entre les genres et les rôles sans jamais les assigner.
En fond de scène, des projections de dessins en noir et blanc esquissent des espaces et des visages, sous forme de gravures qui font voyager dans des paysages nervaliens jusqu’à des villes industrielles. Pris dans la lumière en clair obscur des projections, les interprètes sont comme happés dans la toile d’araignée de l’image, sans que l’on soit sûr que ce soit l’effet recherché. Enveloppés également dans une musique omniprésente, trop présente notamment quand il s’agit de souligner le pathos du récit. Ils nous font traverser l’histoire d’Herculine, rédigée quand elle a dû devenir il. Absolument pas politique, simple expression de la détresse d’une personne assignée malgré elle à être un homme, Herculine Barbin raconte ce qu’il faudrait impérativement entendre avant toute politisation du sujet.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Herculine Barbin : Archéologie d’une révolution
D’après Herculine Barbin dite Alexina B. publié et préfacé par Michel Foucault
Adaptation Catherine Marnas et Procuste Oblomov
Mise en scène Catherine MarnasAvec
Yuming Hey,
Nicolas Martel (à la création)
Michaël Pelissier (pour le Off 2024)
Avec la complicité de
Vanasay Khamphommala et Arnaud Alessandrin
Conseil artistique
Procuste Oblomov
Assistanat à la mise en scène
Lucas Chemel
Scénographie
Carlos Calvo
Son
Madame Miniature
Lumière
Michel TheuilProduction Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Coproduction La Comédie de Caen – CDN de NormandieDurée estimée 1h20
Off Avignon
Le Palace
Du 29 juin au 21 juillet 2024
À 17h30
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