La metteuse en scène espagnole Andrea Jiménez, jusqu’alors peu connue sur les scènes françaises, a débarqué cet été au Festival d’Avignon avec son fracassant Casting Lear. Un dispositif à instruction autour de la pièce de Shakespeare d’une efficacité redoutable.
Les mains derrière le dos, la mine mi-inquiète, mi-amusée, Éric Ruf se tient face à Andrea Jiménez, tout sourire. L’ancien administrateur général de la Comédie-Française ne sait rien de ce qui l’attend. Alors, il patiente, sage et contrit. La seule chose certaine, c’est qu’il sera le roi Lear ce soir. Pour chaque représentation, Andrea Jiménez invite un comédien différent à endosser le rôle du monarque shakespearien. Le pacte : que celui-ci n’ait jamais vu le spectacle, qu’il ne sache rien de ce qui l’attend, qu’il n’apprenne pas le texte en amont et qu’il se laisse guider pendant l’ensemble de la représentation. Un simple test des oreillettes est réalisé en coulisses, et c’est tout : le voilà propulsé sur un plateau nu, face à la malicieuse metteuse en scène espagnole. Celle-ci explique n’avoir jamais vraiment porté Shakespeare dans son cœur, jusqu’à la découverte du Roi Lear. Et alors, ça la frappe comme une évidence : ce monarque despotique, c’est son père, et Cordélia, la fille répudiée, c’est elle-même. Dans une courte introduction, pleine de drôlerie et de joie, Andrea Jiménez nous explique avoir été évincée de la vie de son père après lui avoir fait part de son désir de faire du théâtre. « Comme Cordélia, je n’ai jamais réussi à porter mon cœur à mes lèvres », cite la jeune femme. Aujourd’hui, elle le dit et elle l’assume : elle règle ses comptes avec son père.
Une fois accueilli comme il se doit, le cadre posé, l’oreillette fixée, Éric Ruf monte sur la petite estrade, qui est le seul élément qui compose la scénographie, et déclame le texte que lui transmet Matthieu Luro, le souffleur – mais aussi l’ami, le compagnon de route, le guide, en miroir du comte de Kent, seul ami véritable du monarque dans la pièce de Shakespeare. Le vieux Lear veut partager son royaume entre ses trois filles. Pour cela, il exige que chacune d’elles lui déclare leur affection. Les deux premières n’hésitent pas à en faire des tonnes, quand Cordélia, elle, préfère opter pour la sincérité : elle aime son père, avec certitude, mais n’enflera pas son discours pour lui plaire. Vexé, Lear la déshérite et la chasse du royaume. Amputé des nombreuses intrigues parallèles qui composent la pièce de Shakespeare, des allers-retours entre les maisons de Goneril et de Régane (les soeurs de Cordélia), ainsi que de l’ensemble des manigances de la cour, le texte, dont il ne réside plus que quelques passages-clefs, se concentre sur la déchéance de Lear qui, abandonné par ses filles, erre et perd la raison dans la lande au milieu de la tempête, accompagné seulement par son fou. Reste alors une question essentielle : pourquoi Cordélia revient-elle sauver son père, quitte à mettre sa propre vie en jeu ?
Peu à peu, se met en place l’incroyable et tendre ingénierie d’Andrea Jiménez qui parvient, en un rien de temps, à obtenir la confiance de son comédien. Avec douceur, réplique après réplique, elle emporte son roi Lear dans la chute d’un homme confronté à son propre échec. Comme le père d’Andrea Jiménez, ruiné par la crise immobilière espagnole, le roi Lear ne sait demander ni secours ni pardon. Concentré, appliqué, Éric Ruf suit les instructions que la metteuse en scène lui chuchote à l’oreillette, se donne tout entier à l’exercice, qui voit s’opérer alors une fascinante inversion du pouvoir : le corps du comédien admiré devient un pantin fébrile entre les mains de la jeune metteuse en scène, à qui il s’offre complètement. Avec un soin infini, Andrea Jiménez l’embarque dans une douce exploration de la folie, de la marginalité, puis de la mort.
Loin de n’être qu’un exercice de style, la proposition montre toute sa force lorsque, aux portes du suicide, alors que Cordélia a rejoint son père emprisonné, Andrea Jiménez interrompt le jeu de son comédien. Elle lui demande comment on peut pardonner aux pères. « Il faut tout mettre dans l’urne, et la sceller », répond Éric Ruf, évoquant pudiquement son rapport à son propre père décédé. « Non, on ne pourrait pas dire qu’il a été un bon père. Un père, seulement », confie-t-il. Posant sa tête sur les genoux de l’homme de théâtre qui lui caresse les cheveux d’un geste familier, Andrea Jiménez se dit que, finalement, cette question du pardon n’est peut-être pas si centrale que ça, que ce n’est pas aussi simple de pardonner, qu’elle est, au bout du compte, loin d’avoir le même sens du sacrifice que Cordélia, et qu’en tuant un père différent chaque soir, c’est un geste de célébration envers la création même qu’elle profère. Contournant habilement les pièges du récit autobiographique, Andrea Jiménez nous prouve alors, par une démonstration implacable et par un plaisir du jeu communicatif, ce que la traversée d’une fiction par deux personnes qui ne se connaissent pas peut provoquer comme communion. Beaucoup moins assertif que ce que l’on aurait pu craindre, Casting Lear s’impose comme une ode au théâtre lui-même, comme dernier refuge de l’amour – qui, lui, ne disparaîtra jamais.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Casting Lear
Texte et création Andrea Jiménez
d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, version de Juan Mayorga
Traduction en français Lise Belperron
Mise en scène Andrea Jiménez, Úrsula Martínez
Avec Andrea Jiménez, Matthieu Luro et, au Festival d’Avignon, Denis Podalydès en alternance avec Éric RufEt au théâtre de la Ville à Paris en septembre : Nicolas Bouchaud, Marcel Bozonnet, Pascal Greggory, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaux, Dorcy Rugamba
Dramaturgie Olga Iglesias
Musique Lucas Ariel
Lumière et scénographie Judit Colomer
Costumes Yaiza Pinillos
Mouvement Inés Narváez et Amaya Galeote
Assistanat à la mise en scène Oscar Martínez Gil
Régie générale Mélanie Pindado
Régie plateau Raúl Baena et Eduardo Vizuete
Régie son Carlos González
Direction technique Manuel Fuster, Alberto de las Heras
Coordination des comédiens invités María Díaz
Construction du décor Óscar Muñoz – La Caverna del ÉreboProduction Barco Pirata, Teatro de La Abadía (Madrid), Andrea Jiménez
Production exécutive et diffusion française OTTO PRODUCTIONS
Coproduction Théâtre Garonne Scène européenne (Toulouse) pour la version française
Soutien INAEM (Madrid), Comunidad de Madrid
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Ambassade d’Espagne en France
Résidences La Moissie Creative Residencies (Belvès), Théâtre Garonne Scène européenne (Toulouse)Durée : 1h30
Festival d’Avignon, Opéra Grand Avignon
les 24 et 25 juillet 2026, à 19hThéâtre de la Ville, Paris
du 11 au 18 septembreBonlieu, Scène nationale d’Annecy
les 19 et 20 novembre



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