La plasticienne, metteuse en scène et comédienne Juliette Steiner s’entoure de ses collaboratrices de toujours pour proposer un voyage en texte et en images à travers l’histoire de l’art sous le prisme du genre. Et c’est instructif.
On ne se coupe pas la parole et on lève la main avant de parler. Comme dans une assemblée générale ou un cercle de parole, les consignes sont données afin de poser les conditions d’un débat serein. « En quoi votre travail a-t-il pu être reçu différemment en fonction de votre genre ? » La question est adressée au public, dans lequel sont cachées quelques-unes des figures majeures de l’histoire de l’art pictural et plastique. Louise Bourgeois, plasticienne française du XXe siècle, prend la parole la première : pour elle, il s’agit de tuer la figure du père afin de tenter de dépasser l’ensemble des humiliations subies dans son enfance à cause de son genre. Pour Artemisia Gentileschi, peintre italienne de la Renaissance, il s’agit d’utiliser les armes dont l’époque la dote, celles de se représenter en Judith décapitant Holopherne et d’attribuer à ce dernier les traits de son agresseur, le peintre Agostino Tassi, condamné pour viol à son encontre. Pour la photographe Claude Cahun, il s’agira de revendiquer la lutte pacifique et poétique sous l’occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale, aux côtés de sa compagne, Suzanne Malherbe.
Le cadre introductif plutôt formel va évidemment évoluer, et c’est un véritable voyage plastique et visuel qui se déroule alors. On voit par exemple apparaître les formes rondes et orangées inspirées de l’installation La Destruction du père (1974) de Louise Bourgeois, tandis que sa voix raconte ses souvenirs d’enfance. Les drapés, les compositions d’inspirations bibliques et antiques et les jeux de lumière en clair-obscur nous projettent au XVIIe siècle alors que nous est rapporté le procès qui oppose Artemisia Gentileschi à son violeur. Tour à tour vont apparaître le fauteuil rayé de bleu dans lequel la peintre américaine spécialiste des portraits Alice Neel se représente, les contours d’un paysage colorés à la façon de l’artiste Georgia O’Keeffe sur un support transparent et une toile en train de se faire transpercer de peinture dans la veine de Niki de Saint Phalle – qui tirait au fusil sur ses tableaux pour en révéler les couleurs. Le tout est entrecoupé d’apparitions silencieuses de silhouettes muettes coiffées de têtes de singe à la manière des Guerrilla Girls, ce groupe d’artistes activistes américaines qui ont fait de ces apparitions masquées de têtes de gorille leur marque de fabrique et qui luttent pour une meilleure représentation des femmes dans l’art. Les comédiennes elles-mêmes vont prendre la parole pour évoquer leur vécu : les disqualifications subies dans leurs propres carrières, leur expérience comme modèle pour la photographie ou leur questionnement sur leur identité de genre, par exemple.
À quel prix certaines artistes se sont-elles battues pour exercer leur art ? Les milieux artistiques sont-ils davantage que d’autres perméables à la violence, notamment envers les femmes ? Comment se réapproprier l’iconographie de leurs propres corps ? Toutes vont tenter de répondre à ces questions, aux côtés également de Marina Abramović, performeuse serbe qui utilise son corps comme support artistique, d’Ana Mendieta, artiste cubaine précurseure du land art, et des peintres mexicaine et algérienne Frida Kahlo et Baya. Un petit effet « name dropping », donc, voire encyclopédique, qui peut virer au catalogue, mais qui n’en reste pas moins instructif tant sur le fond que sur la forme et qui propose une leçon accélérée d’histoire de l’art au féminin. Il faut dépasser un jeu trop inégal entre les interprètes, un rythme qui se cherche encore et un manque de précision générale dans une exécution qui va gagner en muscle, car ce qui est surtout intéressant ici, c’est le langage créé en commun par cinq femmes artistes : on sent partout le regard éclairé de photographe de Ruby Minard, l’univers tendre et étrange de Camille Falbriard, l’oreille experte de Ludmila Gander sublimée par la voix puissante de Nabila Mekkid et, bien entendu, la performance plastique chère à Juliette Steiner. La force de la proposition, c’est bien cette complicité de longue date, une interaction des influences et une horizontalité palpable et réjouissante.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Aux suivantes !
Mise en scène et création plastique Juliette Steiner
Avec Camille Falbriard, Ruby Minard, Ludmila Gander, Nabila Mekkid
Assistanat à la mise en scène et au geste plastique Malu França
Scénographie Violette Graveline
Stagiaires scénographies Mercedes Bocabeille, Lénaïs Parat
Costumes Malu França, Violette Graveline, Juliette Steiner
Renfort costumes Camille Humbert
Construction Anthony Latuner
Création lumière Fanny Bruschi
Création sonore Ludmila Gander
Création musicale Camille Falbriard, Ludmila Gander, Ruby Minard, Juliette Steiner, Nabila Mekkid
Complicité artistique et musicale Naëma Tounsi
Collaboration à la direction artistique & au développement Amela AlihodzicProduction Compagnie Quai n°7
Résidences, soutiens et coproduction TJP, CDN de Strasbourg ; Théâtres de la ville du Luxembourg ; La Madeleine, scène conventionnée de Troyes ; Université de Strasbourg ; L’Étincelle – Communauté d’Agglomération de Saint-Dié-des-Vosges ; Espace 110, scène conventionnée d’Illzach ; La Filature, scène nationale de MulhouseLa compagnie Quai n°7 est conventionnée par la Région Grand Est pour la période 2023-2025 et par la Ville de Strasbourg pour la période 2025-2026.
Durée : 1h20
TJP, CDN Strasbourg – Grand-Est
du 13 au 24 janvier 2026CEAAC, Strasbourg
le 30 janvierTJP, CDN Strasbourg – Grand-Est (hors les murs)
du 9 au 11 févrierMusée d’art moderne de Strasbourg
le 8 marsThéâtres de la Ville du Luxembourg, Capucins Libres
le 18 avrilLa Madeleine, Scène conventionnée de Troyes
le 28 avril





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