Au Théâtre de la Tempête, la metteuse en scène et directrice du Théâtre de l’Union, Aurélie Van Den Daele, s’essaie, à travers le chef-d’oeuvre de Tchekhov, au répertoire classique, mais peine à en donner une lecture suffisamment substantielle.
Sur le papier, Une Cerisaie d’Aurélie Van Den Daele promettait une expérience potentiellement singulière. Pour sa première rencontre avec un texte théâtral classique, la directrice du Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, plutôt habituée à se mesurer aux oeuvres de notre temps (Angels in America de Tony Kushner, Contes d’Ovide de Ted Hughes, Glovie de Julie Ménard, Soldat.e Inconnu.e et 1200 Tours de Sidney Ali Mehelleb), a conçu non pas une, mais deux versions de sa mise en scène : l’une « dedans / dehors » où, selon le dossier de presse, les actes I et IV sont joués en intérieur et les actes II et III en extérieur, « dans un espace naturel ou urbain » ; et l’autre strictement en intérieur, où « tous les actes sont transposés dans l’architecture du théâtre », avec une « utilisation des espaces communs : halls, escaliers, foyers… », et où « la fête de l’acte III pourra déborder dans la salle, impliquer le public, créer une immersion ». De quoi, formellement à tout le moins, éveiller une certaine curiosité. Au Théâtre de la Tempête, où cette Cerisaie pose ses valises après sa création au Sirque – Pôle National Cirque, à Nexon, c’est, selon le site du théâtre, la version « dedans / dehors » qui est promise aux spectatrices et spectateurs, avec, au moins, et « si la météo le permet », est-il prudemment précisé, un déroulé de l’acte II en extérieur. En ce samedi 6 juin, soir de première à la Cartoucherie de Vincennes, le ciel est changeant, mais clément, et tout porte à croire que le public sera bel et bien invité à déambuler dans la prairie pour suivre les pérégrinations de Lioubov et consorts.
Las, à quelques centaines de mètres de La Tempête, au coeur du bois de Vincennes, se tient, en parallèle, comme chaque année, le festival de musique We Love Green, dont les beats résonnent jusqu’aux portes du théâtre – voire, si l’on tend un peu l’oreille, se faufilent par-delà ses murs. Décision a donc été prise, pour ne pas « dénaturer le projet », mais sans jamais le préciser clairement aux spectatrices et spectateurs, de rapatrier Une Cerisaie entièrement à l’intérieur – ce qui aurait pu être anticipé et spécifié en amont, l’annonce de la tenue de We Love Green ne datant pas d’hier –, dans une configuration purement frontale, classico-classique, sans aucune « utilisation des espaces communs » ni « immersion » du public dans « la fête de l’acte III », comme le promettait pourtant sur le papier la seconde version. Cette option, sans doute imaginée dans une certaine forme d’urgence, ne serait pas un problème si elle ne donnait l’impression de priver le public de ce qui, potentiellement, pourrait faire une bonne partie du sel et du charme de l’adaptation d’Aurélie Van Den Daele, qui insiste, toujours dans le dossier de présentation de son spectacle, jusqu’à en faire l’un des points cardinaux de son projet, sur l’investissement du théâtre comme lieu – ce qui semble tout à fait sensé, logique, voire fécond, au vu du substrat tchekhovien. Dès lors, sans cette clef de voûte, le spectacle, sans avoir besoin de le comparer à ce qui aurait pu être vu, semble manquer d’une dimension essentielle et, sans totalement s’effondrer, se donner sous une forme tristement édulcorée.
Car, contrairement à d’autres, à commencer par Alain Françon qui en avait livré une version d’anthologie en 2009 à La Colline, Aurélie Van Den Daele s’échine moins à sonder le texte pour en débusquer les innombrables trésors et couches de sens qu’à s’interroger sur la concrétisation formelle et la réalisation scénique de ce qui se joue, à vue ou à couvert. Avec ses habituels leviers scénographiques – la lumière au néon qui change, assez scolairement, de couleur à chaque acte ; les voiles qui encadrent le coeur du réacteur de l’espace de jeu… –, elle fait de la configuration du plateau la matrice d’où tout découlerait, comme si l’atmosphère scénographique influait sur l’ensemble des comportements des personnages, et, ce faisant, sur le jeu des comédiennes et comédiens, voire sur le cours de l’Histoire, comme si la Cerisaie, entre splendeur passée et décadence présente, entre panache farouche et vétusté visible, n’était que le reflet de ses propriétaires, de ces maîtres anciens promis, en même temps que leur monde, à la destruction. Séduisante et perspicace, cette intuition n’est malheureusement pas assez creusée pour servir d’unique moteur dramaturgique, et souffre de ne pas être relayée par une lecture beaucoup plus claire, précise et tranchée de la pièce de Tchekhov. Car, au lieu d’explorer en profondeur le substrat textuel pour en faire reluire les multiples facettes, Aurélie Van Den Daele multiplie les éléments scéniques – la musique omniprésente en fond sonore, la pluie de pétales de fleurs de cerisiers… – et les contenus additionnels, des tours de magie, à base de cartes ou de fausse télépathie, aux commentaires philosophico-lyriques de certains personnages sur leur devenir. Or, loin de nourrir une dimension dramaturgiquement substantielle, ces ajouts divers et variés agissent comme d’inutiles et curieuses diversions.
Ainsi représentée, La Cerisaie paraît privée d’une partie de son ampleur, de ses multiples ramifications et de son ambiance, tout à la fois désespérée et enivrante, de cette mélancolie fine et intense qui rend l’essentiel du théâtre de Tchekhov si bouleversant. Dans cette version un peu trop à plat, où l’intensité, y compris lors de la fameuse scène de la fête de l’acte III, peine souvent à advenir, la direction d’actrices et d’acteurs manque de vision et donc de précision, et seuls Marie-Sohna Condé, Mathias Bentahar, Noémie Rimbert et, de façon plus irrégulière, Gurshad Shaheman réussissent à offrir une teinte particulière aux âmes en peine qu’ils incarnent. La première, dans le rôle d’une Lioubov à fleur de peau, qui, si elle donne toujours le change, n’hésite pas à fendre la bella figura qu’on lui connaît si bien ; le dernier, dans le rôle de l’oncle Gaev, plus vieux (petit) garçon que jamais ; et les deux plus jeunes pousses, dans leurs rôles respectifs de l’éternel étudiant Trofimov et de l’éternelle écorchée Varia, que l’on a connus beaucoup moins bien mis en relief que dans cette version, alors que leur présence, chacun à leur endroit, est capitale. Las, il en faudrait malheureusement beaucoup plus, et notamment un Lopakhine autrement plus tenu, pour que cette Cerisaie réussisse à devenir ce lieu où, comme l’écrit Françoise Morvan dans la traduction de référence qu’elle co-signe avec André Markowicz chez Actes Sud, « tout est toujours à côté, trop tôt, trop tard, excessif ou insuffisant, depuis le train manqué du début et cette bougie inutile dans la lumière de l’aube, jusqu’aux fiançailles manquées, aux objets perdus, aux queues de billard cassées, au domaine vendu, aux cerisiers abattus, aux illusions projetées sur l’avenir qui le changent d’avance en ratage, et, de cercle en cercle s’élargissant, font de la terre entière le rêve d’un dieu incapable ».
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Une Cerisaie
Texte Anton Tchekhov
Traduction André Markowicz, Françoise Morvan (Éditions Actes Sud)
Mise en scène Aurélie Van Den Daele
Avec Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna Condé, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman
Collaboration à la mise en scène et à l’écriture Charline Curtelin
Magie Claire Chastel
Régie générale Arthur Petit
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Lumières, vidéo Julien Dubuc
Son Camille Vitté, assisté de Milhann Chodorowski
Costumes Adélaïde Baylac-Domengetroy, assistée de Christine Ducouret
Oeil chorégraphique Rehin Hollant
Construction des décors Ateliers du Théâtre de l’Union
Responsable atelier Nicolas Brun
Réalisation des costumes Ateliers du Théâtre de l’Union
Chef d’atelier Simon RolandProduction Théâtre de l’Union – CDN du Limousin
Coproduction Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne ; L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle ; Nouveau Théâtre Besançon – CDN ; Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace
Avec le soutien du Fonds d’insertion de l’ESTU, du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT
En coréalisation avec le Théâtre de la Tempête
Avec le soutien au grand plateau de la DRAC Nouvelle AquitaineDurée : 2h40
Théâtre de la Tempête, Paris
du 6 au 21 juin 2026Théâtre de l’Union, CDN du Limousin, Limoges
du 9 au 15 octobreThéâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne
du 23 au 27 février 2027L’Empreinte, Scène nationale Brive-Tulle
les 3 et 4 marsScène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
les 9 et 10 marsLa Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne
le 6 avrilLa Comédie de Colmar, CDN
les 9 et 10 avrilThéâtre de Corbeil-Essonnes
le 4 maiThéâtre de Villefranche, Scène conventionnée d’intérêt national
le 12 mai


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