Le metteur en scène israélien achève sa Quadrilogie de ma Terre en revenant sur l’enquête qui a suivi l’assassinat d’Iyad Al-Hallaq, un Palestinien autiste de 32 ans tué par la police israélienne en 2020 à Jérusalem. En donnant la parole à des oiseaux plutôt qu’à des humains, Yuval Rozman réussit, à un endroit où on ne l’attendait pas, le tour de force de conjuguer l’écriture du réel et la métaphore onirique.
Le fait judiciaire captive, jusque sur les planches. Pour sa force dramaturgique, d’abord, mais aussi pour son rapport frontal au réel, dénué de glose morale. Ils sont nombreux, les metteurs en scène à utiliser ce biais pour mieux faire résonner des faits de société. On pense à Milo Rau et ses Enfants de Médée, qui revenait sur un quintuple infanticide ayant défrayé la chronique en Belgique, au merveilleux Léviathan de Lorraine de Sagazan, qui s’attaquait au fonctionnement de la justice à travers une série de comparutions immédiates, ou encore à Émilie Rousset qui explorait dans sa dernière création, Affaires familiales, les failles du droit de la famille.
Yuval Rozman, lui, se penche sur l’enquête qui a suivi l’assassinat d’un jeune palestinien par l’armée israélienne, provoquant des manifestations dans les rues de Jérusalem pendant plusieurs semaines. L’artiste israélien vivant à Paris a fui son pays après avoir déserté l’armée pendant son service militaire et a vu ses subventions drastiquement baisser après avoir ouvertement critiqué la politique de Benyamin Netanyahou dans sa première pièce. Qu’importe, avec la Quadrilogie de ma Terre, il s’attèle à explorer son lien à son pays natal. Le premier volet, Tunnel Boring Machine, racontait l’histoire d’amour entre un Palestinien et un Israélien dans les tunnels de Gaza. Avec The Jewish Hour, pour lequel il a remporté le prix Impatience en 2020, il surjouait une émission de radio dédiée au judaïsme et le dialogue de sourds des invités autour de la table – avec la mort en direct de Bernard-Henri Lévy en prime. Dans Ahouvi, le metteur en scène nous plongeait dans le huis clos d’un couple franco-israélien en pleine implosion. Dans ses oeuvres résonne toujours ce rapport paradoxal à son pays natal – entre répulsion et nostalgie – ainsi qu’à son pays d’accueil – lorsque son idéalisation de la France se retrouve confrontée à un antisémitisme croissant.
Entre la catastrophe et l’espoir, l’artiste tente ici de prendre un peu de hauteur. Littéralement. Car il s’agit ici avant tout d’oiseaux. Parés de couleurs criardes au design très fashion – imaginées par Julien Andujar –, deux oiseaux se chamaillent gentiment. Le premier est un Bulbul, un oiseau commun dans la région. Comme nous l’apprennent les surtitres à l’écran, c’est un animal « sociable et territorial, qui vit en petit groupes ». Au centre du plateau, un immense nid est en train de se fabriquer avec des brindilles en caoutchouc. Ça s’invective, ça dit « Wesh » et « Je vais te niquer ton nid ! ». Une dizaine de câbles pendent et bientôt les deux interprètes vont s’y mousquetonner pour effectuer d’aériennes cabrioles, pendant que les poulies s’activent à vue par un procédé de contrepoids. Le Bulbul est accompagné de sa « meilleure amie », la Drara, une espèce invasive arrivée dans la région dans les années 1960 « connue pour son comportement agressif et territorial […], opportuniste et adaptable, elle n’hésite pas à chasser d’autres oiseaux pour assurer sa dominance », nous explique-t-on.
Toujours est-il qu’eux deux ont tout vu, perchés sur leur fil électrique à guetter la moindre miette de pita, ce 30 mai 2020, lorsque Iyad Al-Hallaq quitte son domicile pour se rendre dans le centre de soins spécialisé où il travaillait. Chargé de deux sacs poubelles noirs, il se dirige vers la Porte des Lions, l’une des entrées de la vieille ville de Jérusalem-Est, côté palestinien. Après qu’il a été aperçu sur les caméras de surveillance, un appel est émis de la part de la police israélienne, le désignant comme un « terroriste ». Deux militaires de l’armée interviennent, le somment de s’arrêter, avant de tirer, d’abord dans ses jambes, puis dans le torse. Warda Abu-Hadid, son aide-soignante présente dans la même rue, assiste à la scène et tente de s’interposer.
Avec un rythme de parole débridé, comme autant de pépiements, des chamailles d’enfants et pas mal d’allers-retours dans le récit, Bulbul et Drara tentent de raconter au mieux ce jour funeste à leur troisième comparse, un martinet noir flegmatique et narcoleptique. Ils sautent dans les airs, s’invectivent, se reprennent sans cesse, avec malice et complicité. Ils collectent les faits et vont jusqu’à reconstituer le tribunal devant lequel comparaissent les deux soldats israéliens – le siège du juge n’étant rien de moins qu’une immense boite de kebab abandonnée. Les oiseaux endossent alors tour à tour le témoignage de Warda Abu-Hadid, de l’homme d’entretien qui a assisté à la scène, des soldats israéliens, de leur hiérarchie. Eux assurent avoir obéi aux ordres, avoir identifié une menace et cru apercevoir une arme. La famille d’Iyad, de son côté, raconte le quotidien d’un jeune homme inoffensif, qui avait peur du sang et ne pouvait même pas se raser tout seul. Alors qui dit juste ?, s’interrogent les amis à plumes. Le 6 juillet 2023, le soldat X, celui à l’origine du coup mortel, sera acquitté par le tribunal israélien chargé de l’affaire, ayant plaidé la légitime défense.
Bien sûr, les enjeux politiques ne sont jamais loin – et Yuval Rozman ne cache pas sa condamnation de la politique colonialiste d’Israël et de son gouvernement. Mais en s’en tenant aux faits, en faisant entendre l’ensemble des témoignages des parties prenantes, l’artiste fait résonner encore plus fort l’absurdité de la réalité. Là où il aurait pu s’arrêter à une simple dénonciation de la violence, il prend sur lui d’aller jusqu’à la réconciliation, car les deux oiseaux, qu’on aurait pu identifier comme des métaphores grossières du colon et du colonisé, sont en réalité unis par une amitié puissante, peut-être même par un sentiment amoureux, comme nous le laisse entrevoir la dernière embrassade qu’ils échangent, avant que Drara ne redonne son nid à Bulbul.
La réussite de la proposition tient beaucoup à l’autodérision dont elle fait preuve. Les deux oiseaux se moquent de tout, de la bêtise humaine, de l’absurdité de la violence. Du théâtre aussi, surjouant à l’excès certains passages, endossant avec malice et désinvolture les doutes de l’auteur dont ils moquent les traits. Mis à part quelques adresses au public un peu faciles – comme ce quizz concernant les plus grands dictateurs du monde façon Time’s Up –, Au nom du ciel bénéficie d’un ton badin irrésistible et d’interprètes de haut vol – à commencer par Gaël Sall. On n’attendait pas Yuval Rozman dans un registre aussi absurde, et pourtant, cela lui réussit. En s’en tenant aux faits, tout en assumant la part onirique et métaphorique de son univers, le metteur en scène évolue avec courage sur le fil tendu entre le théâtre documentaire et la fable animalière. Un procédé qui n’adoucit rien du réel, mais qui le rend seulement un peu plus racontable.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Au nom du ciel
Écriture et mise en scène Yuval Rozman
Avec Cécile Fisēra, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h
Assistanat à la mise en scène Antoine Hirel
Collaborateu·rice à l’écriture Gaël Sall
Scénographie et création lumière Victor Roy
Création sonore Roni Alter, accompagnée de Jean-Baptiste Soulard
Régisseur son Quentin Florin
Costumes et regard extérieur Julien Andujar
Régie plateau Nicolas Bignan
Régie générale Christophe Fougou
Accompagnement vol Marc BizetProduction Compagnie Inta Loulou
Coproduction Phénix scène nationale Valenciennes, NEXT festival, Théâtre du Nord CDN Lille-Tourcoing, Théâtre du Rond-Point, Maison de la culture de Bourges, GRRRANIT Scène nationale Belfort, 104 Paris, Théâtre de Liège, TNBA CDN Bordeaux, Comédie de Béthune CDN, Théâtre de l’Union CDN du Limousin, Théâtre Dijon Bourgogne CDN de Dijon, Maison de la culture d’Amiens pôle européen de création, Les Célestins Théâtre de Lyon
Accueil en résidence d’écriture La chambre d’eau, Le Favril
Avec le soutien du dispositif d’Insertion de l’École du Nord, financé par le Ministère de la Culture et la Région Hauts-de-France et l’Institut français au titre de la résidence de recherche en CisjordanieLe texte du spectacle est soutenu par le Centre National du Livre au titre de la bourse découverte aux auteurs dramatiques. La compagnie Inta Loulou est conventionnée par le ministère de la culture – DRAC Hauts-de-France.
Durée : 2h
Vu en novembre 2025 au Phénix, Scène nationale de Valenciennes, dans le cadre du festival NEXT
CENTQUATRE-Paris
du 13 au 17 janvier 2026Théâtre national Bordeaux Aquitaine
du 20 au 23 janvierdeSingel, Anvers (Belgique)
les 27 et 28 février
GRRRANIT, Scène nationale de Belfort
les 5 et 6 mars
Théâtre de Liège (Belgique)
du 18 au 20 marsThéâtre de la Croix-Rousse, avec Les Célestins – Théâtre de Lyon
du 28 au 30 avril

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