« Bright Generations » : penser le spectacle vivant de demain pour l’enfance et la jeunesse
Avec 800 participants venus de 54 pays différents, « Bright Generations / Générations Lumineuses » se tient à Marseille du 23 au 29 mars 2025. L’Association internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse (ASSITEJ) organise 70 rencontres passionnantes et propose 19 spectacles à l’occasion de son 60e anniversaire. Une décennie après le plan « Génération Belle Saison », des artistes et des institutions interrogent la fabrique des arts vivants à l’adresse de la jeunesse, dans un contexte économique et idéologique mondial fortement secoué. Ils tentent de replacer les enfants au cœur des réflexions, et de faire avec eux.
Elle s’est hissée sur les épaules de Denis Athimon durant la cérémonie d’ouverture de « Bright Generations / Générations Lumineuses ». À l’occasion d’un numéro rondement mené, c’est elle, une jeune fille d’une dizaine d’années, qui s’est emparée des feuilles du discours de l’acteur – qui a magnifiquement effrayé les enfants assis à une table dans Rencontre avec Michel B., toujours en tournée –, parce que le micro suspendu aux cintres ne pouvait être atteint que par elle. Tout un symbole pour dire à l’ASSITEJ (Association internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse) personnifiée que « 60 ans c’est vieux, le dos fait mal, la vue et l’audition baissent, le cerveau ralentit et les articulations s’épuisent […]. 60 ans, c’est deux vies de pigeons de campagne, pas de ville », mais que, finalement, étant donné que « le théâtre des vieux est né entre le VIe et le Ve siècle avant J.-C. », l’ASSITEJ est « plutôt récente ». Et a donc encore une longue vie devant elle.
Ainsi la semaine de rencontres internationales du spectacle vivant pour l’enfance et la jeunesse intitulée « Bright Generations / Générations Lumineuses » était lancée depuis La Criée, Théâtre national de Marseille. Organisées tous les ans dans le monde, ces rencontres d’ASSITEJ International posent cette année leurs valises en France, car c’est ici qu’est née la première branche de ce mouvement, en 1965. Pour fêter cet anniversaire, retour donc au coeur de la mère-patrie, à Marseille, pour cet événement co-porté par Scènes d’enfance – ASSITEJ France et le Théâtre Massalia, implanté à la Friche la Belle de Mai. Huit autres lieux de création de la cité phocéenne y sont également associés : le Théâtre Joliette, Les Théâtres – Bernardines, Le ZEF, La Criée, le KLAP Maison pour la danse, Lieux Publics, le Pôle 164 et le Badaboum Théâtre.
D’emblée, ce duo a eu une façon d’incarner ce qui, en ce début de semaine de réflexions, tables rondes et autres partages d’expériences, s’est dessiné : faire pour, mais surtout avec les enfants. Et par exemple, comme l’a réitéré Vanessa Evanno, en charge de la diffusion pluridisciplinaire et des programmes transversaux à la DGCA : « Renforcer la présence des enfants dans les programmations ». Cet effort, le ministère ne l’impulse pas, mais promet d’accompagner plus encore des théâtres qui l’ont amorcé sous le nom de « Jeunes prog’ », « Team », « Infiltrés », « Bande du futur », selon qu’ils sont pilotés et insufflés par le Théâtre de la Renaissance à Oullins, Le Ciel à Lyon, La Garance à Cavaillon ou encore le Théâtre de l’Hôtel de Ville (THV) à Saint-Barthélémy-d’Anjou. Parallèlement, la Rue de Valois souhaite développer la place des enfants sur les plateaux afin qu’ils soient partie prenante des projets dès leur commencement, et non arrivés en milieu ou en fin d’étape. Reste à définir les contours de cette ambition, car la ministre n’a pu qu’envoyer un message vidéo, diffusé lors de l’inauguration et hué par l’assemblée. Sous les ors dorés de la République, Rachida Dati s’est contentée d’affirmer sa volonté d’intensifier les efforts vers l’enfance et la jeunesse sans calendrier ni budget arrêtés.
Différentes plateformes régionales
Le ministère est par ailleurs en train d’actualiser les données chiffrées concernant ce secteur – les dernières remontant à 2018-2019, à l’occasion des États Généraux pour l’enfance et la jeunesse organisés à Nantes. Le premier diagnostic réalisé par Scènes d’enfance ne remonte qu’à 2009. Car, si le théâtre pour le jeune public est né dans l’entre-deux-guerres, porté par des mouvements militants issus de l’éducation populaire, il n’a été soutenu que très tardivement par le pouvoir politique, comme Dominique Bérody, longtemps délégué général de l’Odyssée à Sartrouville, l’a rappelé lors de la première journée. L’ASSITEJ France est née en 1965 pour que se fédèrent les acteurs de ce théâtre jeune public, alors dit « d’art » pour se dissocier du théâtre bourgeois et commercial. Il s’est affirmé comme « tout public » pour se distinguer du théâtre pour adultes, qui exclut les enfants, et « peut-être aussi pour fuguer de l’école qui tendait à le réduire dans son rôle de medium ». La reconnaissance politique s’est véritablement concrétisée en 2013 avec la manifestation « La Belle Saison » portée par le ministère de la Culture. Le militantisme devient alors acte politique et s’incarne par la présence de mille évènements sur le territoire, dans et hors des lieux culturels, et a été précédé de la rédaction d’un manifeste « pour une politique du spectacle vivant en direction de la jeunesse ». Les élus des collectivités locales prennent alors conscience de l’ampleur et de la profusion des propositions de qualité en la matière.
Très structuré, ce secteur se décline aujourd’hui en différentes plateformes régionales avec des noms différents (Domino en Aura, Ancre en Bretagne, Tigre dans le Grand Est, Zévi à La Réunion…) qui, chose rare, regroupent les artistes et les programmateurs. Christophe Laluque, co-président d’ASSITEJ France, le rappelle : « Les plateformes ont permis à beaucoup d’artistes de dire qu’ils existent et de cesser de culpabiliser de faire du jeune public et de se déconsidérer ; ils ne sont pas là pour amuser les enfants en attendant qu’ils aillent au théâtre à 20 ans ». Alors, la coopération, « la force des pauvres », dit-il avec une juste ironie, est de mise. Il souligne sans ambigüité que le théâtre jeune public est peu subventionné, citant l’exemple du Théâtre Dunois qu’il dirige et qui est « de très loin le théâtre le moins subventionné de la Ville de Paris ». Pourtant, les spectacles de ce secteur tournent et sont ouverts à l’international, comme cela est rappelé lors de cette conférence sur la création jeune public : un tiers des compagnies françaises jouent à l’étranger, et 48% des salles françaises ont accueilli des compagnies étrangères.
« Travailler avec plutôt que pour les enfants »
En atelier piloté par Plato, la plateforme des Pays de la Loire, il est aussi question, en ce premier jour, de la censure qui irrigue de plus en plus le milieu culturel. Qu’ils travaillent en Suisse, en Belgique ou en France, des acteurs du secteur notent conjointement que les « réactions négatives proviennent bien plus des adultes que des enfants », au point de suggérer que le texte de présentation d’un spectacle soit rédigé par les enfants à l’attention d’autres enfants, plutôt que par des adultes à l’adresse d’autres adultes susceptibles d’acheter des places – comme l’a tenté le THV de Saint-Barthélémy-d’Anjou, dans le Maine-et-Loire, avec son gang de jeunes « Infiltrés » –, et ainsi « travailler avec plutôt que pour les enfants », comme l’a souligné Fanny Spiess, l’une des trois co-président·es d’ASSITEJ France.
Volontaire dans un ministère au régime sec, Vanessa Evanno n’a cessé de rappeler à ce « secteur fragilisé et inquiet » à quel point il devait être soutenu, car les jeunes sont « les spectateurs d’aujourd’hui et les citoyens de demain ». Et de dire que « dans chaque plan du ministère, l’enfance et la jeunesse ont une part, comme dans le plan ‘Festival’ récemment » ou dans le plan « Théâtre en région », en 2020, doté de 8 millions d’euros, dont un million en direction de l’enfance et la jeunesse pour « faire en sorte que, dans chaque département, il y est un lieu ressource (diffusion, consultation) ». Et que les « enragés de l’espoir », tels que Dominique Bérody a nommé les premiers militants de cette cause, soient accompagnés.
Les débats se poursuivent toute la semaine autour de la politique culturelle pour les tout-petits, ces fameux « mille premiers jours », l’inclusion, l’intergénérationnel – avec les membres des ASSITEJ d’Australie, d’Autriche, d’Ukraine, d’Italie, du Mexique, du Pakistan, des artistes et direction de théâtres de RDC, du Nigéria ou du Royaume-Uni. À l’instar du ballon planète sorti des coulisses lors de l’inauguration, les acteurs et actrices du spectacle vivant à l’adresse de la jeunesse est sans frontière et relié directement aux enjeux sociétaux et environnementaux. Essentiel.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
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