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Anne Astolfe : « L’École Jacques Lecoq apprend à accepter les différences et à travailler en groupe »

À la une, Avignon, Théâtre
Anne Astolfe, directrice de l'École Jacques Lecoq
Anne Astolfe, directrice de l'École Jacques Lecoq

Photo Thomas O’Brien

L’École Jacques Lecoq fête ses 70 ans. Elle a failli disparaître et a trouvé comme nouvel ancrage l’ancienne caserne des pompiers d’Avignon, grâce à Cécile Helle, la maire de l’époque. Pour fêter cet anniversaire, Anne Astolfe, sa directrice, présente une exposition sonore, Tout est question de timing, une plongée immersive dans la pédagogie imaginée par Jacques Lecoq en 1946. 

En 2022, Pascale Lecoq et ses frères, héritiers de l’école fondée par leur père, ont transmis le nom de l’école, et vous en êtes désormais la directrice. Vous avez été élève de cette institution, puis enseignante, et aujourd’hui, vous la dirigez. Est-ce facile de faire vivre cette école avec un tel héritage ?

Anne Astolfe : C’est une grande responsabilité, mais aussi un honneur d’avoir été placée à cette place, parce que c’est délicat. Je ne me suis pas battue pour ça, c’était une proposition de la famille et de l’équipe pédagogique. Oui, c’est toute la difficulté, car cela se joue au quotidien, pas seulement à l’occasion des 70 ans. Nous venons de passer trois années sportives entre le départ de Paris, le changement et la transition entre la famille et nous. Mais voilà, ça y est, nous respirons. Et puis, il y a cet anniversaire. C’est assez dingue, car on se dit qu’on aurait pu fermer l’école il y a trois ans et qu’il n’y aurait pas eu cette fête. Donc, c’est aussi un événement pour nous, pour toute l’équipe.

Il était important pour vous qu’il n’y ait pas de rupture dans cet enseignement ?

A.A. : Oui, tout à fait. Je crois qu’il est essentiel de voir ce que les élèves traversent – ce que nous avons nous-mêmes traversé puisque nous avons tous été élèves de cette école – et ce que ces jeunes vivent en deux ans. On s’est dit que ce n’était pas possible que ça s’arrête. Alors, on a tout fait pour que ça continue. D’ailleurs, ils nous ont suivis de Paris jusqu’à Avignon. C’est une autre aventure, évidemment, ancrée dans les fondamentaux de la pédagogie, dans le travail accompli, mais aussi une école qui vit dans le monde actuel. C’est beau de voir ces jeunes : nous connaissons les difficultés et le contexte politique et culturel actuel, mais c’est vrai que ce sont eux qui nous donnent le courage de continuer. Et la joie, car c’est assez joyeux.

De grands noms du théâtre ont été formés dans cette école, comme William Kentridge, Christoph Marthaler, Ariane Mnouchkine, Simon McBurney ou encore Julie Deliquet. Qu’a-t-elle de particulier ?

A.A. : Je ne sais pas ce que les autres n’ont pas. Ce que je peux dire, c’est que c’est une école de la vie, c’est sûr. C’est une école internationale avec un mélange des cultures qui participe à sa singularité. On dit souvent qu’on gagne beaucoup de temps parce qu’on doit travailler avec toutes les cultures et toutes les langues. Par exemple, cette année, il y avait une jeune Palestinienne dans la même classe qu’une jeune Israélienne. Au repas de Noël, elle lui a dit : « Merci, tu me fais sentir à la maison », alors qu’au début de l’année, il était impossible d’être dans la même classe. Je me dis qu’il n’y a pas beaucoup d’endroits où ça se passe. Cela me donne énormément d’énergie pour me dire que nous avons raison de nous battre. C’est une école qui apprend à accepter les différences et à travailler en groupe. Puisqu’il n’y a pas de metteur en scène à l’école, on travaille toutes les semaines en groupe, c’est une création collective. Et puis, je crois que c’est une école qui forme des artistes, pas spécialement des comédiens.

Que viennent chercher les élèves ici ?

A.A. : Il y a le travail du mouvement, d’être acteur physique, c’est sûr, c’est la réputation de l’école. Même si on se bat contre cette étiquette d’« école de mime », pour moi, c’est un petit pied de nez : je ne connais pas d’acteur qui n’a pas de corps ! Pourquoi serait-on mime pour autant ? Ce n’est que de la technique. Il y a donc le travail physique, mais aussi la création, car le but est de leur faire traverser de grands territoires connus comme la tragédie ou le mélodrame, en deuxième année notamment. L’idée étant qu’ils inventent leur propre théâtre avec cette connaissance.

Une connaissance du corps qui ressort de votre exposition sonore, laquelle insiste sur la conscience de son propre corps…

A.A. : C’est notre outil en tant que comédien. Pour être sur un plateau, il faut savoir gérer son point fixe. Si tout bouge en même temps, le public ne voit rien. Ce n’est pas pour dire qu’il faut absolument être des virtuoses du mouvement, mais c’est sur la manière de traduire les émotions et de les faire ressentir au public. Pour moi, le mouvement, ce n’est pas seulement de la danse ou du bien-être, c’est la vie, le mouvement de la nature. C’est redécouvrir les choses, observer un arbre ou de l’eau, et faire corps avec. C’est ce fond poétique commun qui fait que les anciens élèves se reconnaissent vite entre eux.

Dans votre exposition, on entend Jacques Lecoq dire que « Tous les comédiens sont des mimeurs ». Est-ce toujours le cas ?

A.A. : Dans le sens de l’imitation et du plaisir de jouer, oui, cela fait partie des permanences. J’imite quelqu’un, je me mets en jeu, ça passe par le fait de refaire. Évidemment, si on reste bloqué là-dessus, c’est le mime dans le mauvais sens du terme, celui qui est daté. Le mime au sens formel est quelque chose de mort depuis longtemps, et Jacques Lecoq le pensait déjà. Au contraire, il faut défendre cette âme d’enfance : c’est un plaisir d’aller sur un plateau pour jouer la colère ou le désespoir.

« Le mouvement, c’est la vie », dit aussi Jacques Lecoq. Est-ce que cette phrase vous guide ?

A.A. : On le vit tous les jours. C’est important de le réentendre parce qu’il y a quelque chose d’extrêmement simple et non dogmatique là-dedans. Je suis contente que nos jeunes entendent cela sans que ce soit « pseudo-intellectuel ». Ils ne savent pas pourquoi ils bougent, mais ils bougent, ils font. On ne veut surtout pas qu’ils soient trop dans la tête.

Le spectacle vivant s’est transformé en 70 ans. Votre pédagogie a-t-elle évolué également ?

A.A. : Les élèves ont changé, ce ne sont plus les mêmes qu’il y a 70 ans. Mais la première année est un tel travail sur les permanences et l’observation de la vie que cela dépasse les modes. On ne parle pas de théâtre, on apprend à observer la vie, à la rejouer et à la mettre sur un plateau. C’est pour ça que cette école a une telle richesse et attire autant de jeunes du monde entier. C’est une énigme qui fait que des jeunes traversent les océans pour venir ici. En 70 ans, nous avons eu environ 5 600 élèves de vingt nationalités différentes. Cela joue un rôle dans le travail collectif : comme ils ne maîtrisent pas forcément la langue, ils sont obligés d’aller à l’essentiel.

Jacques Lecoq était proche de Jean Vilar. Il y a un sens à ce que l’école soit désormais ici, à Avignon ?

A.A. : Cela m’a poussée à redécouvrir cette histoire entre Lecoq et Vilar. Revisiter cette histoire a été une pépite. Nous restons une école pendant le festival, nous ne voulons pas devenir un lieu de diffusion. On veut que cela reste un lieu ressource, une maison. Nous avons aussi le « WYPPAM » sur une semaine, une école éphémère qui accueille dix nationalités.

Les anciens élèves viennent-ils souvent frapper à la porte ?

A.A. : Tous les jours ! Ils viennent nous remercier et sont curieux de voir comment l’école continue. Il y a un attachement bienveillant, peut-être accentué par la transition que nous avons vécue : les gens ont eu peur que l’école s’arrête.

Préparez-vous les élèves à la précarité du métier et aux réductions budgétaires ?

A.A. : Oui, et ce n’est pas parce que nous avons galéré que ce doit être le principe. J’y tiens : on les initie à la technique, à la lumière, à la machinerie, et bientôt au son. On a aussi des cours de français pour les étrangers. Nous avons mis en place des cours d’administration et de production pour accompagner les jeunes dans la réalité du métier. Mon grand chantier a été l’obtention des agréments pour permettre des financements. L’École est certifiée Qualiopi « Actions de formation », ce qui lui permet d’obtenir des financements de la plupart des OPCO (type AFDAS), de Pôle Emploi ou directement des employeurs. Nous avons le soutien du ministère de la Culture. Il faut que l’école soit active dans le monde d’aujourd’hui, sinon nous serions des imposteurs en leur disant que tout va bien. Il s’agit de partager des valeurs et de leur donner un élan pour inventer leur propre théâtre, même si le contexte est difficile.

Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

15 juillet 2026/par Stéphane Capron
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