Avec Anitya, l’impermanence, la circassienne Inbal Ben Haim poursuit sa recherche entre cirque et arts visuels. Centré sur le fil, ce « solo à plusieurs » tente une métaphore du monde actuel et le dépassement de son chaos.
Le sourire et la douceur avec laquelle Inbal Ben Haim accueille les spectateurs tandis qu’ils s’installent tout autour de sa piste carrée nous renseignent d’emblée sur son intention première avec Anitya, l’impermanence. Grâce à cette nouvelle pièce, créée au Cirque-Théâtre d’Elbeuf en novembre 2025 et encore toute jeune lorsque nous la découvrons au Pôle National Cirque Archaos à Marseille dans le cadre de l’Entre 2 Biac – nous assistions alors à sa quatrième représentation –, la circassienne cherche à instituer toutes les personnes présentes en une communauté. L’objectif est d’autant plus clair que, tout en répandant sur son passage une bienveillance communicative, Inbal Ben Haim manipule une chose à la symbolique forte : une pelote de fil, mais qui, de prime abord, peut sembler de laine, comme celle que se lancent mariés et invités dans le cadre d’un rituel de cérémonie laïque illustrant les liens en jeu entre les époux et leurs familles respectives. L’installation qui se déploie sur le quadrilatère central évoque d’ailleurs les écheveaux que forment avec leurs pelotes les participants aux festivités marquant l’union de deux individus : un complexe réseau de fils forme une sorte de toile reliée à la pelote que rembobine Inbal Ben Haim et s’élève du sol au plafond, où le regard s’arrête sur des objets divers et variés. Suspendus tels des poissons obstinément accrochés à leur hameçon, chaise, livre, pot de fleurs et morceaux de carrelage esquissent un paysage du quotidien, un décor habituellement ancré au sol et non perché dans des hauteurs.
Après le très beau PLI (2022), où elle faisait du papier à la fois une scénographie construite en direct et un agrès de substitution à la corde lisse qui est sa spécialité, Inbal Ben Haim emprunte une voie a priori plus proche de chemins circassiens et théâtraux existants. Si le fil n’est guère utilisé dans le cirque comme il l’est dans Anitya, l’impermanence, sa présence est en effet habituelle en piste, contrairement au papier. Il y sert par exemple de fin support aux funambules. Il apparaît sous forme de cordes, comme agrès à part entière ou comme attache d’autres agrès, tel le trapèze. La présence d’objets du quotidien promet quant à elle une approche plus narrative du cirque que dans PLI, où la relation complexe, sans cesse changeante, d’Inbal Ben Haim et de ses complices avec leurs rubans de papier constituait l’architecture de la pièce. Si, dans cette dernière, l’artiste creusait jusqu’à l’épuisement son lien avec sa matière à l’origine non circassienne, elle s’avère également moins monomaniaque dans son nouvel opus, en partie sans doute du fait de la connivence avec le public qu’elle ne fait pas qu’espérer, mais qu’elle s’attèle à construire. Cela avec la même énergie qu’elle mettait dans PLI à faire surgir créatures et paysages de son papier. Une fois entrée dans sa toile et après avoir feint d’en découvrir à l’instant les propriétés vibrantes et rebondissantes, en une danse acrobatique où l’on sent l’influence du butô, l’artiste dénoue des fils qu’elle tend à des spectateurs, encouragés à prendre le relai de son rembobinage initial.
La dramaturgie d’Anitya, l’impermanence se dévoile alors entièrement. Avant que les objets tombent de leur ciel, leur fracas au sol apparaît comme une évidence. La suite n’est pas beaucoup plus surprenante. Elle pouvait être soit résignée, soit combative, et c’est la deuxième possibilité que développe Inbal Ben Haim, qui prouve ainsi sa fidélité à son sourire et à sa joie de départ. Plutôt que d’approfondir le lien du spectateur à cette suite de destruction et de reconstruction – car c’est en rebâtissant quelque chose à partir des ruines qu’Inbal Ben Haim décide de terminer son spectacle –, cette grande lisibilité a tendance à l’affaiblir. Le désir de l’artiste d’évoquer la guerre israélo-palestinienne en cours est manifeste. Et certainement son besoin d’affirmer sans ambiguïtés son rejet de la violence de l’État d’Israël, qu’elle a quitté en 2013 pour s’installer en France et y poursuivre sa formation circassienne – elle sort diplômée du Centre National des Arts du Cirque en 2018 – est-il pour beaucoup dans son choix d’une grande clarté dramaturgique. On ne peut qu’adhérer intellectuellement à ce parti-pris, ce qui n’empêche pas de regretter l’abstraction où elle excellait auparavant. La structure limpide et ordonnée rapprochant Anitya, l’impermanence de la tendance de l’autoportrait, qui prend de l’ampleur depuis quelques années dans le paysage du cirque – on pense notamment à Lulu’s Paradise, où Lulu Koren raconte son enfance en Israël – annule le chaos avant qu’il puisse vraiment se déployer et s’éprouver.
Cette mise à distance de ce qu’elle décrit comme « la tristesse et le désespoir de la violence qui se propage sur cette terre » témoigne malgré nos réserves de la grande délicatesse d’Inbal Ben Haim envers ses spectateurs. Elle révèle aussi de sa part un indéniable courage, car il en faut pour opposer de l’espoir aux ruines. Et c’est probablement cet effort qui tend à limiter la place de l’acrobatie dans la pièce, alors que les instants où l’artiste renoue avec la corde lisse qu’elle exhume des débris occasionnés par la chute des objets perchés sont d’une grande force. Le cirque réussit alors à créer la communauté de regards et d’attentions que la dimension participative du dispositif peine à faire naître. C’est également par le corps et sa pratique de l’aérien que se matérialise vraiment le tout-monde qui est l’horizon d’Inbal Ben Haim, dont les références pour cette création sont aussi bien hindoues – « anytia » est un mot de sanskrit, qui signifie « impermanence » – que japonaises – la plasticienne Chiharu Shiota avec ses œuvres toutes de fil est une inspiration certaine –, polonaises, palestiniennes et israéliennes. Autant que de la poésie de Wisława Szymborska, Inbal Ben Haim dit en effet s’être nourrie de celle de Mahmoud Darwich et de Tal Kulikovski, ce qui confirme la nature profondément rassembleuse et humaniste du geste de la circassienne. Traduire dans le corps et l’espace de ce carrefour d’univers éloignés relève d’une ambition qu’on ne peut que respecter, en espérant que le temps permette à l’autrice du spectacle d’y parvenir avec tout l’art qu’on lui connaît.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Anitya, l’impermanence
Autrice, circassienne et conception Inbal Ben Haim
Scénographie Inbal Ben Haim
Assistantes à la mise en scène Hristina Sormaz, Isaure Jacques
Dramaturge Samuel Vittoz
Regards extérieurs chorégraphiques Kitt Johnson, Vania Vaneau, Jordi Gali
Régisseur général Théo Vacheron
Créateur sonore Nova Materia
Créatrice lumière Louise Rustan
Régisseur son Geoffroy Daguet
Costumière Lucie MilvoyProduction déléguée Les SUBS, Lyon, avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès
Coproduction Circusnext (avec le soutien de la Fondation de France), Le Théâtre de Rungis, UTOPISTES – Cité Internationale Des Arts du Cirque, Le Théâtre d’Arles, Le Plongeoir – Cité du Cirque, Pôle national Cirque Le Mans Sarthe Pays de la Loire, Théâtre de Nîmes, Scène Conventionnée d’intérêt national – art et création – Danse Contemporaine, La Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie | La Brèche à Cherbourg – Cirque-Théâtre d’Elbeuf, ARCHAOS Pôle National Cirque Méditerranée, Marseille
Avec le soutien de la DGCA – Aide nationale à la création pour les arts du cirque, DRAC Auvergne- Rhône-Alpes, ARTCENA – Ecrire pour le cirque, Réseau CIRQ’AURADurée : 1h
Vu en février 2026 à Archaos, Pôle National Cirque Méditerranée, Marseille, dans le cadre de l’Entre 2 Biac
Théâtre de Nîmes
les 11 et 12 février 2026Théâtre municipal de Grenoble
les 25 et 26 févrierLe Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon
les 10 et 11 marsLe Moulin du Roc, Scène nationale de Niort
les 14 et 16 marsScène nationale d’Orléans
du 19 au 21 marsLES SUBS, Lyon, dans le cadre du Festival Transforme
du 25 au 28 mars
Centre culturel Bourvil, Franqueville-Saint-Pierre, dans le cadre du Festival Spring
les 1er et 2 avril
Festival Ruhrfestspiele, Recklinghausen (Allemagne)
du 15 au 17 maiThéâtre de la Cité Internationale, Paris
du 28 au 30 maiThéâtre National de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival Transforme
du 3 au 5 juinBraga (Portugal)
le 16 juilletGuimarăes (Portugal)
le 18 juilletFestival La Bâtie, Genève (Suisse)
les 8 et 9 septembre



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