À Boa Morte, dans les hauteurs du nord de l’île du Golfe de Guinée, la troupe Formiguinha da Boa Morte est l’une des plus anciennes à perpétuer le Tchioli, cette forme de théâtre en plein air vieille de plus de 500 ans, inscrite en 2025 par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
D’abord les soufflements d’une flûte traditionnelle, puis l’emballement des percussions : les comédiens du tchiloli entrent en scène pour interpréter une tragédie héritée de l’Europe médiévale et transmise de génération en génération sur l’île africaine de Sao Tomé. Pendant plusieurs heures, dans une cour entourée d’habitations, la trentaine d’acteurs de la troupe jouent en vieux portugais et dansent au rythme de l’orchestre qui donne le ton à chaque changement de tableau, devant un public conquis.
« Les gens adorent cette culture parce qu’elle parle d’une chose bien réelle : la justice. La justice ne fait pas de distinction entre les riches et les pauvres », fait valoir Marco Carvalho, un piteiro de la troupe, du nom des interprètes du pitu, une flûte taillée dans le bambou local.
Dans leurs costumes flamboyants, coiffés de barbes, perruques, hauts-de-forme et autres artifices, ces acteurs santoméens incarnent une pièce dramatique et musicale dont l’histoire est tirée des légendes de la dynastie des Carolingiens, les rois francs qui règnent sur l’Europe occidentale du VIIIe au Xe siècle.
Le cœur de l’intrigue se concentre autour d’un crime : le prince Carlos, fils de Charlemagne, tue un chevalier lors d’une partie de chasse. Son oncle, le marquis de Mantoue, réclame à l’empereur Charlemagne de juger son propre fils. S’ouvre alors le procès public du prince héritier, qui sera par la suite condamné.
De génération en génération
« Ça transmet un message très important, » confirme Maribel Borja, une spectatrice de 19 ans, « tout doit être juste. Qui sème le mal récolte le mal ».
Le tchiloli « véhicule des fonctions sociales, des significations et valeurs culturelles qui expliquent l’attachement des habitants de Sao Tomé à sa pratique et sa pérennisation », fait valoir le ministère de la Culture. « Il réaffirme la primauté du droit, de l’État de droit, des vertus du dialogue et favorise le vivre-ensemble et la coexistence pacifique », poursuit l’institution en insistant sur la nécessité de « sauvegarder » cet art « fédérateur ».
Amenée sur l’île d’Afrique centrale par les colons portugais dès le XVIe siècle, cette tradition « s’est maintenue dans l’archipel pendant de nombreuses années, en prenant la configuration qu’elle a aujourd’hui et en intégrant la valeur culturelle santoméenne », indique une documentation du ministère de la Culture.
« Le tchiloli en soi n’est pas une culture originaire de l’île, c’est un art adapté de la culture européenne », conforte Marco Carvalho, qui, à 61 ans, pratique le tchiloli depuis plus de trois décennies.
À 35 ans, Jardel Moniz Fernandes a réalisé depuis un an son rêve d’enfant en incarnant le personnage de Ganelon dans la troupe Formiguinha da Boa Morte. « J’aime tout, vraiment tout. La danse, le son de la flûte, le tambour », énumère-t-il. « J’ai deux enfants et d’ici peu, je vais commencer à préparer mon aîné à incarner » un personnage, poursuit-il, enthousiaste.
Comme beaucoup avant lui, il permettra ainsi de perpétuer cette tradition pluriséculaire de génération en génération.
Léa NKAMLEUN FOSSO – AFP


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