Sous la houlette de Jolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, le collectif flamand tg STAN s’empare du film du réalisateur iranien, mais bute, en le suivant trop à la trace, sur les limites intrinsèques du théâtre par rapport aux pouvoirs du cinéma.
En déroulant la liste de la centaine de créations élaborées par tg STAN en plus de 35 années d’existence, il est remarquable, et à nos yeux étonnant, de voir à quel point le collectif flamand s’est toujours tenu à bonne distance des oeuvres cinématographiques, auxquelles il a longtemps préféré les substrats littéraires, le plus souvent théâtraux. Là où certaines et certains se sont spécialisés, au moins pour un temps, dans l’adaptation de films au théâtre – on pense notamment, et spontanément, à Julie Deliquet avec Un conte de Noël, Fanny et Alexandre et Welfare, mais elle est loin d’être la seule –, les trublions belges se sont surtout plu à faire turbuler Molière, Tchekhov, Pinter, Ibsen, Reza, Schnitzler, Gorki ou encore Racine, pour ne citer qu’eux. Au-delà d’Ingmar Bergman, dont ils avaient adapté les téléfilms Après la répétition et Scènes de la vie conjugale, les STAN se sont malgré tout saisis au moins une fois, à l’initiative de Scarlet Tummers, d’un long-métrage : Une séparation d’Asghar Farhadi. Et c’est à nouveau vers le cinéaste iranien, sur une idée, cette fois, de Jolente De Keersmaeker, que le collectif se tourne aujourd’hui en s’emparant d’À propos d’Elly. Sur le papier, ce choix apparaît doublement judicieux. D’une part, car le réalisateur est souvent comparé à Tchekhov dans sa façon de croquer une société, en l’occurrence iranienne, à travers les tourments des êtres qui la composent ; d’autre part, car À propos d’Elly est, sans doute, l’un des films les plus naturellement théâtraux de Farhadi. À bien observer la villa délabrée qui sert de cadre quasi unique à l’histoire, en forme de huis clos ouvert sur la mer, on croirait reconnaître une bâtisse parente de celle qui borde la cerisaie tchekhovienne.
Surtout, comme le dramaturge russe avant lui, le cinéaste iranien met en jeu un groupe avant de donner corps à une action. Composée d’anciens camarades de la faculté de droit, la troupe de Sepideh, Shohreh, Naazy et de leurs maris respectifs Amir, Peyman et Manouchehr, accompagnés par le jeune divorcé Ahmad, qui revient tout juste d’Allemagne, est, a priori, tout ce qu’il y a de plus unie et socialement homogène. Libéraux, émancipés, répondant aux codes occidentaux, ces jeunes gens qui entendent prendre trois jours de bon temps le long de la Caspienne correspondent au portrait-robot des manifestants du « mouvement vert » qui s’étaient soulevés en 2009 – l’année de sortie du film – contre la réélection contestée du président ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad. À une exception près, Elly, l’institutrice de la fille de Sepideh, que cette dernière a invitée avec l’espoir pas si secret de la caser avec Ahmad. Timide, réservée, la jeune femme, en dépit de son attirance pour le jeune homme, n’apparaît pas franchement à son aise. À l’effet de groupe produit par cette bande qui brille par son insouciance et sa volonté de profiter de l’instant présent, elle tente d’ailleurs constamment d’échapper, tantôt en donnant un coup de main pour le ménage, tantôt en se précipitant pour aller chercher le sel.
Les quelques lourdeurs des uns et des autres à son endroit ne la ravissent pas, mais rien ne semble pouvoir empêcher l’ambiance de fête de gagner les convives, qui paraissent renouer avec leurs années étudiantes. Rien, sauf un drame, que Farhadi ne tarde pas à leur faire tomber sur la tête. Alors que les hommes sont bien trop occupés à jouer au volley, Elly se voit confier, en l’absence temporaire de leurs mères, la surveillance des enfants qui jouent sur la plage et se surprend même à se laisser émerveiller par le cerf-volant de la petite – ce qui produit l’une des plus belles séquences du film. Las, quelques minutes plus tard, la fillette court auprès de son père pour tenter de l’alerter sur la disparition de son frère, Arash, qui pourrait avoir été emporté par la mer. Un branle-bas de combat s’enclenche, les hommes se mobilisent pour sortir le garçon des flots, sans se soucier d’Elly qui, à la suite de cet accident, demeure introuvable. S’est-elle noyée en tenant de porter secours à Arash ou est-elle tout simplement partie, comme elle l’avait un temps envisagé ? Asghar Farhadi garde le mystère entier grâce à un jeu astucieux avec le champ et le hors-champ permis par la réalisation cinématographique.
Ce substrat filmique dont ils ont extrait scène par scène les dialogues, l’ensemble des comédiennes et comédiens réunis par tg STAN le suivent à la trace, presque à la lettre. Ils rejouent l’ensemble de ses passages obligés, sans en faire leur propre miel, et s’exposent alors à une comparaison frontale avec l’oeuvre d’origine. Or, à l’épreuve des planches, les différentes scènes paraissent se succéder avec un côté curieusement artificiel, et ne se déploient pas suffisamment pour atteindre le degré de subtilité nécessaire – Elly est, par exemple, dépourvue de tout côté énigmatique et insaisissable, et de tout caractère dual – et dessiner, en creux, l’arrière-plan qui fait tout le sel, et le sens, du long-métrage d’Asghar Farhadi. Car, chez le cinéaste iranien, le fond de l’air a, dès les premières séquences, quelque chose de lourd derrière l’insouciance de façade, comme si une menace sourde, au-delà de l’accident à venir, planait constamment au-dessus de la tête des protagonistes, comme s’ils vivaient, en dépit de leurs rodomontades joyeuses, sous une chape de plomb sociétale dont la seconde partie du film – que nous ne divulgâcherons volontairement pas – révèle les lignes de force, qu’elles soient morales, religieuses, politiques ou intimes. Cette atmosphère si fine et particulière, tout comme la tension qui grandit à mesure que le film avance, tg STAN ne parvient ni à les saisir et encore moins à les reproduire au plateau. Dès lors, ne lui reste que la mécanique classique, et néanmoins ravageuse, des mensonges (du petit au grand) en cascade, qui donne ex nihilo naissance à une machine à broyer que les personnages sont contraints d’alimenter encore, et encore, pour éviter, pensent-ils, de sombrer davantage.
Dans son appréhension scénique qui, comme toujours, assume les artifices du théâtre plutôt que de chercher à les masquer – comme en témoigne ce décor de Joé Agemans à l’élégance plus symboliste que réaliste –, tg STAN paraît également tomber sur un os, et révéler, à son corps défendant, les insuffisances intrinsèques de l’art dramatique par rapport aux grands pouvoirs du cinéma. Des enfants incarnés par des adultes, ce qui tend à amoindrir la cruauté à multiple détente vécue par ces (très) jeunes bambins, à la bâche en plastique qui remplacerait, façon solution de fortune, la mer déchaînée, ce qui prive l’adaptation théâtrale de la séquence la plus intense de l’oeuvre d’origine, en passant par l’absence naturelle du hors-champ – absolument clef chez Farhadi – et la maîtrise assez malhabile des quelques séquences extérieures à la villa, cette adaptation ne trace pas un sillon suffisamment indépendant pour ne pas exposer en pleine lumière ses propres limites. Pis, la diversité d’origines des artistes – iraniens, irakiens, afghans et flamands – réunis pour l’occasion, qui aurait pu constituer l’une des forces motrices du spectacle, est insuffisamment exploitée, oblitérée par une tentation à l’universel bon teint. En plus de couper au moins partiellement les ponts avec les spécificités de la société iranienne, et donc avec l’un des enjeux principaux du film d’Asghar Farhadi, ce parti-pris de distribution n’accouche que d’une modeste souris et n’apparaît alors que comme un subterfuge pour se prémunir de toute accusation d’appropriation culturelle. Ainsi compilés, l’ensemble de ces écueils tendent alors à reléguer au rang de souvenir l’audace et la radicalité auxquelles les STAN nous avaient habitués par le passé.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
À propos d’Elly
d’après le film d’Asghar Farhadi
Concept Jolente De Keersmaeker, Scarlet Tummers
de et avec Luca Persan, Kes Bakker, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska Jäger, Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers, Stijn Van Opstal
Décor Joé Agemans, tg STAN
Lumière Luc Schaltin
Costumes Fauve Ryckebusch
Concept musical Frank Vercruyssen
Dramaturgie version française Khatoon Faroughi
Assistance de traduction Estelle Zhong MengualProduction tg STAN
Coproduction Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN ; Toneelhuis de Roovers ; Theater Antigon ; Het Laatste Bedrijf ; Gallop Tax Shelte
Avec l’aimable autorisation de Mahdieh Fahimi et Nico Baert
Avec le soutien de Tax Shelter du gouvernement fédéral belgeDurée : 1h55
Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN
du 3 au 20 décembre 2025



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