® Jean-Louis Fernandez
Avec une mise en scène de Littoral de Wajdi Mouawad et le seul en scène Lenz de Georg Büchner, Simon Delétang met sa première saison à la tête du Théâtre du Peuple sous le signe de la marche. Cela dans l’esprit humaniste de Maurice Pottecher, le fondateur de ce fameux théâtre vosgien.
Forêts, le troisième volet du Le Sang des Promesses de Wajdi Mouawad, aurait trouvé dans le Théâtre du Peuple un cadre idéal. Fondé en 1895 par l’homme de théâtre, écrivain et poète Maurice Pottecher à la bordure du petit village de Bussang situé au pied du ballon d’Alsace, assez loin des grands axes de communication ( la gare la plus proche, celle de Remiremont, est en plus aujourd’hui menacée de fermeture par le projet de refonte du système ferroviaire, de même que celles d’Épinal et de Saint-Dié), ce théâtre construit presque entièrement en bois est en effet célèbre pour son ouverture sur une colline boisée. Pour ouvrir la saison estivale, Simon Delétang, le nouveau directeur du lieu, a toutefois opté pour le premier volet de la trilogie : Littoral. Cette année, Bussang regarde vers l’ailleurs.
Vers une terre dévastée par la guerre, en l’occurrence, où le héros de la pièce, Wilfried (Anthony Poupard), va chercher une sépulture pour son père qu’il n’a pas connu. Et où il rencontre Simone (Houaria Kaidari), Amé (Ali Esmili), Sabbé (Richard Mahoungou), Massi (Ousmane Soumah) et Joséphine (Mathilde-Édith Mennetrier), d’autres orphelins qui le rejoignent dans sa marche vers un littoral que tous espèrent épargné par l’horreur. Quoi qu’il en soit, la route est lieu de paroles et d’espoir. Carrefour de cultures éloignées, elle est l’image de ce que Simon Delétang rêve pour le Théâtre du Peuple.
Dans sa brochure de saison, le metteur en scène et comédien diplômé de l’ENSATT, ancien directeur du Théâtre Les Ateliers à Lyon, affirme en effet avoir « souhaité engager des artistes d’origines différentes afin d’offrir un regard sur la diversité de notre société, car le Théâtre du Peuple se doit d’être celui de tous les peuples ». Une belle manière d’assumer l’héritage du fondateur du lieu, qui par « théâtre du peuple » entendait « le peuple tout entier, opposé à une classe, quelle qu’elle fût, aussi bien populaire que bourgeoise ou aristocratique »[i]. Un idéal résumé par la devise « Par l’art, pour l’Humanité » inscrite sur le cadre de scène, qui contribue sans doute beaucoup à attirer aujourd’hui encore un public nombreux. Ce qui en fait, paraît-il, la plus ancienne utopie théâtrale française.
Avec Littoral, Simon Delétang dit son désir de prolonger l’utopie. De la questionner aussi, afin d’éviter le repli du Théâtre du Peuple sur son histoire, tout en reprenant ses grands principes. Notamment le mélange d’artistes professionnels et amateurs, qui rend d’autant plus audacieux le choix de s’emparer de l’œuvre de Wajdi Mouawad – « un classique du théâtre contemporain », écrit Simon Delétang –, très rarement mise en scène par d’autres que lui. Les huit comédiens professionnels et les onze amateurs se partagent les nombreux rôles de la pièce avec une parfaite équité. Un professionnel pouvant jouer plusieurs rôles mineurs, et un amateur un seul personnage important.
Ce choix, né d’une louable intention, accentue la grande différence des niveaux de jeu. Sans que celle-ci soit revendiquée comme un axe esthétique. Avec une première partie à la tonalité comique bien marquée, et une seconde beaucoup plus sombre et tragique, ce Littoral tient néanmoins la barre grâce à la belle générosité dont chacun fait preuve sur le plateau. Simon Delétang y compris, qui partage le rôle du père de Wilfried avec Baptiste Delon et avec son propre père Jean-Noël Delétang, acteur amateur avec qui il a fait ses premiers pas sur scène il y a 25 ans. Un touchant clin d’œil à la tradition familiale mise en place par Maurice Pottecher, qui rappelle subtilement le caractère inaugural de Littoral.
Souhaitant offrir à Bussang « les plus grandes pièces du répertoire qu’il soit classique ou d’aujourd’hui », Simon Delétang reprend aussi son seul en scène Lenz de Georg Büchner qu’il a créé au mois d’avril et joué dans différents villages des Vosges entre Bussang et Waldersbach où est situé le domicile du pasteur Oberlin chez qui séjourne le poète Jakob Michael Reinhold Lenz du texte éponyme. Si le spectacle est joué cet été dans la petite salle Camille située près du théâtre, il garde des traces de la marche effectuée chaque jour par le directeur du lieu pour rejoindre les villages où il devait jouer. Et contient déjà celles qu’il fera la saison prochaine à travers le Parc naturel régional des Ballons des Vosges. Chez Simon Delétang, la marche relie le Théâtre du Peuple au très proche comme au très lointain. Et bien mieux qu’un TGV…
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Littoral
De Wajdi Mouawad
Mise en scène et scénographie : Simon Delétang
Collaboration artistique : Jean-Philippe Albizzati
Lumières : Jérémie Papin
Son : Nicolas Lespagnol-Rizzi
Costumes : Marie-Frédérique Fillion
Collaboration à la scénographie et accessoires : Léa Gadbois-Lamer
Direction des chants : Margherita TrefoloniAvec : René Bianchini*, Marina Buyse*, Jean-Noël Delétang*, Simon Delétang, Baptiste Delon*, Claudine Deslandes*, Martial Durin*, Ali Esmili, Sylvain Grepinet*, Houaria Kaidari*, Michèle Lautrey*, Richard Mahoungou, Thibault Marissal*, Mathilde-Édith Mennetrier, Emmanuel Noblet, Anthony Poupard, Ousmane Soumah*, Sylvain Tardy en alternance avec Clément Bellefleur* ou Coralie Bidal* ou Marie-Jeanne Burthey*
* Membre de la troupe des comédiennes et comédiens amateurs du Théâtre du Peuple
Théâtre du Peuple – Bussang
Du 26 juillet au 25 août à 15hLenz
De Georg Büchner
Traduction : Georges-Arthur Godschmidt
Mise en scène, scénographie et jeu : Simon Delétang
Lumières : Sylvain Tardy
Son : Nicolas Lespagnol-Rizzi
Costumes : Marie-Frédérique Fillon
Collaborateur artistique : Anthony Poupard
Régie générale : Nicolas Hénault
Théâtre du Peuple, salle Camille – Bussang
Les dimanches du 22 juillet au 19 août à 20h
[i] Maurice Pottecher, Théâtre de l’élite ou théâtre du peuple, dans Œuvres théâtrales, Amiens : Les Provinciales, 1995.
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