L’association Derrière le hublot, Scène conventionnée d’intérêt national art en territoire, fête ses 30 ans et tisse sa toile entre l’Aveyron, l’Occitanie et les chemins de Compostelle, au cœur des territoires ruraux, loin des grandes métropoles. Son directeur, Fred Sancère, n’a pas souhaité célébrer l’anniversaire en soi, mais sa rentrée est riche et inventive. Portrait d’un directeur qui se définit comme un « diffuseur inventeur ».
Le premier rapport de Fred Sancère avec le spectacle vivant, aussi loin qu’il s’en souvienne, remonte à un concert de Steve Waring, chanteur pour le jeune public. « Cela devait être lors d’un arbre de Noël du comité d’entreprise là où travaillait mon père, à Capdenac », croit-il se souvenir, la ville où il a grandi, dans le Lot. « Je ne viens pas d’une famille qui passait son temps dans les théâtres. Mais la littérature était présente à la maison », ce qui lui permet de rêver.
Étudiant à Bordeaux, il décide de créer, avec d’autres amis, Derrière le hublot. « Pour se donner de bonnes raisons de rentrer le week-end, pour échapper à cet enclavement, faire que des artistes puissent venir vivre et créer ici et que l’on puisse partager des œuvres de la même façon que celles que l’on a pu découvrir quand on était étudiants à Toulouse, Montpellier, Bordeaux, Grenoble », confie-t-il.
Nous sommes dans les années 2000, Lionel Jospin, Premier ministre, crée les emplois-jeunes. « On a créé un emploi dans l’association, le mien, avec l’envie de s’investir sur le territoire ». Et depuis trente ans, Derrière le hublot œuvre pour tisser du lien culturel, obtenant la reconnaissance du ministère de la Culture en 1990 avec le label « Scène conventionnée d’intérêt national art en territoire ».
L’invention d’une culture nomade
Pendant trente ans, alors que beaucoup de structures auraient cherché à s’implanter dans un lieu fixe, Fred Sancère invente une culture nomade. « C’est un accident si on a créé l’association sans lieu au départ, ce n’était pas conscient, explique-t-il. On a failli se retrouver un jour avec un lieu, et on s’est dit qu’on allait y perdre l’essence de ce que l’on fabrique. Et aujourd’hui, j’ai l’intuition, au contraire, que c’est une possibilité d’écrire différemment une page de l’action culturelle en France ».
Face à la raréfaction des moyens, il constate que l’absence de forme fixe n’est pas préjudiciable au projet, bien au contraire : « Je pense qu’elle est un luxe pour inventer des formes différentes, même si c’est une débauche d’énergie et de travail d’imaginer les bonnes conditions de création ».
L’imagination foisonne dans la tête de Fred Sancère, à l’origine de projets singuliers il y Fenêtres sur le paysage : un parcours artistique à ciel ouvert sur le chemin de Compostelle. Le Service d’art à domicile : un dispositif où des artistes accompagnent les aides à domicile chez les personnes âgées pour rompre l’isolement et la solitude, tout en apportant un geste culturel. Chemins publics : un parcours artistique situé sur l’un des chemins de Compostelle, le GR®65. « Nos propositions sont ouvertes à toutes et à tous, avec un désir ardent de défendre la présence des arts et de la culture dans notre territoire. Et puis, c’est aussi un jeu, le plaisir d’inventer, d’être des « diffuseurs inventeurs ». On y est contraint parce que nous n’avons pas de lieu fixe, pas de salle de spectacle. Mais du coup, tu inventes les lieux, les conditions de réception et de relations avec le public », souligne-t-il.
Une rentrée 2026 foisonnante
Pour cette rentrée 2026, Fred Sancère frappe fort, une nouvelle fois, en invitant des artistes aux univers très divers : Le Théâtre du Centaure, Julie Desprairies et Wajdi Mouawad.
Avec Anima, il emmène les chevaux du Théâtre du Centaure dans sept paysages du Massif central. « C’est une invitation qui nous a été faite par l’agence d’urbanisme de Clermont Massif central, autour du pastoralisme. Puisqu’en 2026, l’ONU a consacré une année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux. Ça fait longtemps que je rêve d’un trip avec le Théâtre du Centaure pour faire un tour dans le Massif central, une terre que je traverse très souvent pour « Fenêtre sur le paysage« . Il y a plein de paysans dans ce coin, il y avait quelque chose à imaginer. On est parti sur cette idée de paysage et de troupeau. Avec des éleveurs, des éleveuses, des bergers, des bergères, on a créé des mondes, des sortes de performances chorégraphiques. Et ce sont finalement les centaures qui viendront, par la métaphore, permettre cette rencontre entre l’animal et les paysages », explique-t-il.
Il a confié à Julie Desprairies, artiste souvent associée aux projets de l’association, la conception d’un Cabaret Paysan qui associera des habitants et des habitantes le long du GR®65, sur près de 35 kilomètres. « On parle de cabaret parce qu’il y a beaucoup de numéros présentés in situ avec beaucoup d’artistes du territoire, et puis des amateurs aussi. Entre tradition folklorique et modernité, on y évoquera les questions queer. C’est un grand événement qui prendra toute une journée, on marchera une quinzaine de kilomètres ».
Enfin, Fred Sancère est parvenu à convaincre l’auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad de passer l’automne en Aveyron. « C’est parti de son désir de remonter la pièce Un obus dans le cœur dans une forme très légère. On l’a pris au mot, en lui demandant s’il était capable de jouer dans n’importe quel foyer rural sans rien, sans être contraint de refaire une boîte noire à chaque représentation. Et puis, de fil en aiguille, il a eu envie, après le Collège de France, de reprendre sa conférence L’ombre en soi. Il avait aussi envie de travailler avec la jeunesse, d’où cette agora. Il va travailler avec huit jeunes sur une série d’ateliers d’écriture et voir comment porter ses écrits. On cherche tout le temps à impliquer des jeunes dans ces actes de création, parce que certains, peut-être un jour, seront amenés à aller sur un plateau ou ailleurs, en tout cas à s’investir dans une vie artistique ».
Ainsi, Fred Sancère reste fidèle au défi qu’il s’est lancé il y a trente ans alors qu’il était étudiant à Bordeaux. « Je suis originaire de Capdenac, je n’ai jamais eu le désir de partir ailleurs. J’ai toujours eu le désir, par contre, d’être actif ici et d’y inviter des artistes ». Il permet ainsi à son public de rencontrer l’œuvre de créateurs majeurs comme Wajdi Mouawad : « Dans nos territoires, il faut aussi que l’on puisse accueillir des artistes de cette dimension-là, sinon le public n’y aurait jamais accès ! Le premier Centre dramatique national pour nous, c’est Toulouse : 2 heures de route. La première Scène nationale, c’est Brive : à 1 heure et demie. Ça veut dire que dans ces territoires-là, jamais le public ne peut accéder à ces artistes. Faire venir ces artistes, moi, ça me motive. Je ne vois pas pourquoi on devrait priver le public de cet accès à la culture ».
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr


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