Le chorégraphe Alan Lucien Øyen signe une version entre danse et théâtre du mythe d’Antigone qu’il confronte à l’actualité du monde contemporain. Symptomatique de notre époque, la tragédie paraît moins porter un chant de rébellion que se confiner dans une plaintive désolation.
Figure « fil rouge » de la saison du Théâtre de la Ville, Antigone, dont on découvrait il y a quelques semaines la réécriture bien prosaïque par Alexander Zeldin, continue de dialoguer avec notre temps. Chose surprenante, le mythe dans lequel se cristallise habituellement la contestation d’un ordre politique tyrannique qui bafoue la justice et anéantit les êtres revêt ici la forme et le ton d’une déploration moribonde. Dans la relecture qu’en fait le chorégraphe norvégien Alan Lucien Øyen, la force d’opposition du personnage éponyme a tendance à s’émousser dans une longue et presque sinistre lamentation. La résistance et la désobéissance qu’incarne la fille d’Œdipe paraissent parfois éteintes par un geste d’une solennité sans doute trop cérémonieuse. Cela s’illustre dès l’ouverture : toute frêle et habillée de noir, Meng-Ke Wu entre lentement depuis la salle, égrène au sol les pétales d’une rose qu’elle tient dans la main puis se met à genoux tandis que se forme autour d’elle une ronde grave et affligée.
Alan Lucien Øyen a l’art de rendre éloquents et le corps et la parole intimement mêlés dans une forme de grande envergure non exempte de beauté sensible. La scénographie tragiquement dépouillée, constituée de panneaux de bois clair rappelant les sept portes de Thèbes, évoque aussi une arène de combat. La douceur de l’ambiance lumineuse et musicale — les notes perlées d’un violon mélancolique ou d’un piano méditatif, accompagnées de suaves mélodies folk — y peut soudainement basculer dans une crudité insoupçonnée. La représentation oscille ainsi en permanence entre poésie délicate et bestialité sauvage. Respiration haletante et heurtée, corps nerveusement reptilien, Antigone se trouve face à une meute d’hommes qui aboient derrière elle comme des chiens ou qui exhibent leurs torses nus musculeux. Le mal et la laideur s’immiscent dans de longues prises de parole, au détour d’un dialogue sur l’attrait pour l’impureté (la sodomie d’un ange) ou la prosopopée d’un cadavre décrivant, à la manière de Lautréamont, sa propre putréfaction.
En réunissant quelques figures phares du Tanztheater Wupperthal – la troupe de Pina Bausch qui s’est maintes fois illustrée sur ce même plateau dans ses éclatants succès comme Palermo Palermo, Kontakthof, Nelken, Vollmond – le spectacle rassemble une distribution prestigieuse. Parfaitement rompues à l’expression d’une théâtralité organique et exacerbée, Héléna Pikon, Julie Shanahan et Nazareth Panadero sont des interprètes qui déploient toujours une incroyable présence scénique, une large palette d’émotions et une vérité de tout instant.
Du mythe d’Antigone, il reste la trame très identifiable avec l’apparition du devin aveugle Tirésias, ou des frères ennemis Étéocle et Polynice qui, dans un duo évocateur car proche de la pantomime illustrative, passent du jeu d’enfant à la rhétorique agressive de l’affrontement. Les nombreux pas de deux qui émaillent le spectacle prolongent d’ailleurs cette dichotomie entre douceur et brutalité, attraction et soumission. Ils mettent en évidence une masculinité toxique et une féminité sous emprise.
Cet axe de lecture fait d’Antigone et du chœur qui l’entoure les porte-voix des victimes de violences sexistes à travers les âges, depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui. La litanie de figures disgraciées, sacrifiées, violées ou immolées est longue. Leurs noms sont inscrits pour l’éternité sur le mur des lamentations devant lequel se tient Antigone recueillie, et qu’elle cogne en vain de ses menus poings serrés. D’autres sujets hypercontemporains s’invitent incongrûment. A l’ère numérique les creuses prescriptions d’une intelligence artificielle entraînent la dépossession de soi. En dépit de son caractère assez déploratif et cumulatif, la pièce parvient à dégager une belle et fragile humanité.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Antigone
Metteur en scène & Chorégraphe Alan Lucien Øyen
Auteurs & Interprètes Enoch Grubb, Douglas Letheren, Pascal Marty, Antonin Monie, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Julie Shanahan, Fernando Suels Mendoza, Wu Meng-ke
Collaborateurs artistiques Andrew Wale, Daniel Proietto
Scénographie Asmund Faeravaag
Création costume Stine Sjegren
Création lumière Martin Flack
Création son Gunnar Innvaer
Produit par winter guests en collaboration avec la Fondazione Teatro di Roma et l’Opéra et le Ballet national de Norvège
Durée : 2h35 avec entracte
du 1er au 7 octobre 2026
TDV-Sarah Bernhardt_Grande salle, Paris





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