Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, la metteuse en scène Julie Bertin enchevêtre les parcours de vie singuliers de sept témoins, mais peine, tant scéniquement que dramaturgiquement, à leur donner tout le relief qu’ils méritent.
Devant le rideau de scène qui transforme le plateau de la grande salle du Théâtre Gérard Philipe en un couloir de jeu quelque peu étroit, un technicien installe, en passant, un petit appareil devant une chaise unique. Celles et ceux, journalistes de radio ou enquêteurs de terrain, chercheurs en sciences humaines ou artistes intéressés par le réel, ayant déjà eu besoin de recueillir la parole d’autrui auront sans mal reconnu un enregistreur portable – type Zoom –, sans doute comparable à celui auquel Julie Bertin a eu recours pour nourrir sa nouvelle création. Car après avoir fouillé dans les archives, dans ces lettres adressées, sous le régime de Vichy, au Commissariat général aux questions juives, pour créer Les Suppliques, la metteuse en scène, qui se présente cette fois en solo, sans son habituelle comparse du Birgit Ensemble, Jade Herbulot, est allée interroger ses semblables, « une centaine », précise-t-elle dans la feuille de salle de Bientôt le jour, « qui avaient fait cette expérience du ‘soulèvement intime’ [un concept développé par Georges Didi-Huberman dans Désirer désobéir, NDLR], qui du jour au lendemain s’étaient arrachés à un quotidien de servitude qui leur semblait insupportable ». Menés en France, à Saint-Denis, mais aussi à Gap, puis à Rome, Madrid ou encore Vienne, ces entretiens ont suivi un protocole strict que Julie Bertin explique partiellement en voix off en guise de préambule. Commençant toujours par la même question – « Qu’est-ce qui, un jour, vous a décidé à transformer votre monde ? » –, ils se limitaient à deux petites heures et ne devaient pas être réitérés. Pour compléter les « béances de la mémoire » qui s’invitent logiquement dans toute convocation de souvenirs, Julie Bertin a préféré s’autoriser à utiliser la fiction. Un moyen, assure-t-elle de surcroît, « de trouver la juste distance par rapport au matériau initial ».
De cette collecte, la metteuse en scène a retenu sept récits venus de sept pays et exprimés dans sept langues différentes, qui, au cours du spectacle, prendront très justement le pas sur le français – car, en matière de confidences et d’intimité, la langue maternelle est bien souvent préférable aux autres. Il y a celui de Monika, une Autrichienne, mère de deux enfants, qui, après plus de deux décennies de vie commune avec un mari toxique, lui demande, un matin, de faire ses valises ; d’Eduardo, un Espagnol qui, sous la dictature de Franco, quitte sa campagne du sud de la péninsule ibérique pour rejoindre la capitale, Madrid, avec l’espoir d’y vivre son homosexualité ; d’Amadou qui, après avoir révélé un trafic de bois de rose dans son pays natal, le Cameroun, doit fuir au Sénégal ; d’Anastasia, une Américaine élevée depuis son plus jeune âge dans une communauté évangélique coupée du monde et qui, une fois adulte, décide de larguer les amarres pour venir s’installer en Europe ; de M., une jeune Indienne bien décidée à abandonner son pays natal afin de pouvoir se marier avec Ryan, membre d’une autre communauté religieuse que la sienne ; de Roberta, une Italienne qui quitte mari et fille pour aller s’installer sur un autre continent ; et enfin de Maxime, un jeune homme de 17 ans qui, le jour de son anniversaire, s’échappe du centre éducatif fermé où il n’en peut plus de vivre reclus. À chaque fois, toutes et tous ont en commun de vivre « ce moment où le corps se soulève », souvent sans prévenir, cet exact passage à l’action que Julie Bertin entendait bien « cerner ».
Pour livrer ces récits, la metteuse en scène n’a pas fait le choix de la facilité. Histoire de s’affranchir d’entrée de jeu, suppose-t-on, d’un théâtre que l’on pourrait, a priori, imaginer plutôt documentaire, mais aussi pour éviter de s’embarquer dans un rythme linéaire parfois un peu trop vu, l’artiste ne fait pas se succéder les témoignages les uns aux autres. Dans une dynamique beaucoup plus fragmentaire, d’où elle espère faire naître une trajectoire et un esprit communs, elle les enchevêtre et les fait se superposer, tant et si bien qu’au bout de quelques dizaines de minutes, l’ensemble des sept témoins sont venus se présenter et introduire leur histoire auprès du public. Si un tel choix dramaturgique ne manque assurément pas de rythme, il se fait malheureusement au prix de la limpidité dans la perception de récits qui ne cessent de s’interrompre les uns les autres et peinent, en dépit des efforts scéniques de Julie Bertin, à se répondre mutuellement. Car d’une logique purement narrative intrinsèquement liée aux témoignages face public, la metteuse en scène choisit de basculer, une fois le rideau de scène décroché, vers une dimension beaucoup plus incarnée, et paradoxalement éthérée, où, dans un espace composé de terre et d’un mur en fausse pierre noble, les individus paraissent se laisser retraverser, y compris corporellement grâce au beau travail chorégraphique de Lucía García Pullés, par les sentiments, les tourments et les doutes qu’ils ont vécus. Las, au lieu de donner du relief à des témoignages qui, d’un point de vue purement textuel, en auraient bien besoin, cette mise en scène aussi précisément maîtrisée qu’intensément stéroïdée – tout particulièrement par le travail sur la lumière de Jérémie Papin et sur le son de Lucas Lelièvre, qui fait basculer l’ensemble dans une théâtralité très assumée, comme en témoignent également le crucifix qui se décroche subitement ou le mur d’où suinte du faux sang – tend à écraser les récits livrés. Bien plus que nos semblables desquels, parfois, nous serions bien avisés de nous inspirer pour nous libérer de nos propres carcans, ces femmes et ces hommes apparaissent alors pour ce qu’ils ne sont pas, de pures créatures théâtrales un peu trop éloignées de nous.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Bientôt le jour
Conception, écriture et mise en scène Julie Bertin / Le Birgit Ensemble
Avec Caroline Arrouas, Fareen Aslam, Heza Botto, Robin Causse, Morgane Nairaud, Loïc Riewer, Gaia Singer
Dramaturgie Guillaume Clayssen, Lucas Samain
Scénographie James Brandily
Chorégraphie Lucía García Pullés
Lumière Jérémie Papin
Son Lucas Lelièvre
Conseil vidéo Pierre Nouvel
Costumes Pauline Kieffer
Accompagnement vocal Jeanne-Sarah Deledicq
Assistanat à la mise en scène Jan Czul
Assistanat à la scénographie Céane Jelsch
Assistanat à la lumière Théo Le Menthéour
Stagiaire à la lumière Zoé Signabout
Régie générale et régie plateau Marco Benigno
Construction du décor Ateliers de La Comédie de Caen
Traductions Nicole Aistleiner, Fareen Aslam, Heza Botto, Emanuela Pace, Adelaïde Pralon, Heinke Sabine Wagner, Flavia Turci
Régie lumière Luc Muscillo
Avec la participation de l’équipe technique du TGP Siméon Amiel, Rachid Bahloul, Frédéric Gillmann, Vincent Langlais
Habillage Lydie KasilamProduction Le Birgit Ensemble.
Coproduction Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; La Passerelle – scène nationale de Gap – Alpes du Sud ; Théâtre + Cinéma – scène nationale du Grand Narbonne ; Le Bateau Feu – scène nationale de Dunkerque ; Le Grand R – scène nationale de La Roche-sur-Yon ; Maison des Arts et de la Culture André-Malraux (MAC) – scène nationale de Créteil ; Comédie de Caen – CDN
Résidence Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; La Passerelle – scène nationale de Gap – Alpes du Sud ; Théâtre + Cinéma – scène nationale du Grand Narbonne ; Le Moulin du Roc – scène nationale de Niort ; Maison des Arts et de la Culture André-Malraux (MAC) – scène nationale de Créteil
Avec le soutien de La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon – centre national des écritures du spectacleLe Birgit Ensemble est conventionné par le ministère de la Culture (DRAC Île-de-France) et par le Conseil départemental du Val-de-Marne. Julie Bertin et Jade Herbulot sont artistes associées au Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis et à La Passerelle – scène nationale de Gap – Alpes du Sud.
Durée : 2h05
Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis
du 30 septembre au 11 octobre 2026Maison des Arts et de la Culture André-Malraux (MAC), Scène nationale de Créteil
du 15 au 17 octobreLe Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon
les 18 et 19 novembreLa Passerelle, Scène nationale de Gap – Alpes du Sud
le 8 janvier 2027Le Zef, Scène nationale de Marseille
le 12 janvierThéâtre + Cinéma, Scène nationale du Grand Narbonne
le 15 janvierLe Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque
les 25 et 26 janvier




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