Transposition à la scène d’un cas clinique relaté par Françoise Dolto en 1971, Le cas Dominique aborde l’inceste d’une manière très particulière en même temps qu’il donne à voir l’épanouissement d’une relation thérapeutique. Un spectacle instructif qui souffre cependant d’une théâtralité limitée.
Les histoires de famille ont le vent en poupe. Que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans des récits littéraires, les dessous malsains de la cellule familiale sont aujourd’hui régulièrement explorés, vecteurs et échos d’une parole qui se libère dans la société autour des violences sexuelles et du tabou de l’inceste. Mais Le cas Dominique a plus de 50 ans. Livre publié en 1971, il consigne le journal de bord d’une analyse menée par Françoise Dolto en 12 séances auprès d’un adolescent de 14 ans, sur près d’un an et demi. Croisant le récit de ses interactions avec le patient et sa famille — parents, frère et sœur — avec ses réflexions sur le sujet malade, l’ouvrage s’inscrit dans la tradition des rapports de cas cliniques ouverte notamment par Freud. Françoise Dolto est alors en fin de carrière ; elle a contribué à imposer en France la science psychanalytique et ainsi à changer le regard sur les enfants, mais aussi sur les « débiles », les malades, les fous, sur tous ceux que la société pensait incurables et préférait rejeter à sa marge.
Le cas de Dominique est donc celui d’un adolescent de 14 ans qui, lorsqu’il entre en thérapie, triple son CM1, fait encore pipi au lit et rend la vie impossible à ses parents. C’est ainsi, en tout cas, que sa mère le présente, venant chercher secours chez Françoise Dolto. Femme raide et bienveillante, telle qu’elle est interprétée par Nathalie Boutefeu (également à la mise en scène du spectacle), cette mère s’avérera rapidement entretenir un climat incestueux avec ses trois enfants, les invitant à venir la réchauffer dans son lit lors des nombreuses absences du père. Ce dernier, qu’on entend via des conversations téléphoniques, est étrange, relativement indifférent à la sphère familiale, tourné presque exclusivement vers son travail et sceptique vis-à-vis du travail psychanalytique. Un homme de cette époque…
Pour transposer à la scène ce cas clinique, Nathalie Boutefeu a choisi de ne faire qu’effleurer les enjeux psychanalytiques. Les questions de la schizophrénie ou du caractère psychotique de l’adolescent sont tout juste évoquées pour laisser place à la relation qui s’installe entre le soignant et le soigné. Très convaincante en Françoise Dolto, Bernadette Le Saché est sobre, laisse circuler à l’intérieur d’elle-même les réflexions qu’elle tire des propos du jeune Dominique pour mieux le laisser s’exprimer. Pour interpréter ce dernier, le jeune Lucas Bottini reste sur la ligne de crête entre le normal et l’anormal, l’enfant et l’ado, le débile et le sensé, et parcourt son chemin vers la guérison sans à-coups, presque sans que l’on s’en aperçoive, dans une progression régulière. Le spectacle d’1 h 15 croise également les personnages du frère aîné, qui tente de s’extirper du climat incestueux, et de la jeune sœur, dont l’arrivée n’a fait qu’aggraver la situation de cette famille dysfonctionnelle, comme on dit couramment de nos jours. Chacun de ces personnages périphériques n’est qu’esquissé, et même celui de Dominique reste largement inexploré, car le personnage central de ce spectacle est sans doute avant tout la cure psychanalytique, la relation entre le patient et le soignant, et sa capacité à révéler une atmosphère incestuelle jusqu’ici invisible.
La situation est saisissante et incertaine à la fois. Y a-t-il inceste de la part de la mère ? Quel est le rôle du père dans cette situation ? Comment un tel (dys)fonctionnement a-t-il pu se mettre en place ? De nombreuses questions restent irrésolues. Ce qui se déploie, ce sont davantage les leviers de compréhension qu’utilise Dolto : traquer le signifiant du langage dans la plus pure tradition lacanienne, passer par des modelages, des dessins qu’effectue Dominique et, surtout, écouter, susciter, encourager l’émergence d’une parole qui, sous son apparente confusion, délivre bien des secrets. La fenêtre ouverte sur la pratique de la célèbre psychanalyste est particulièrement intéressante, mais la succession des séances, malgré quelques variations, donne parallèlement lieu à une théâtralité quelque peu ronronnante, les pièces de l’étonnant puzzle familial que reconstitue Dolto peinant un peu à soutenir l’intérêt de l’ensemble.
Éric Demey — www.sceneweb.fr
Le cas Dominique
de Françoise Dolto
Adaptation et mise en scène Nathalie Boutefeu
Avec
Lucas Bottini, Nathalie Boutefeu, Bernadette Le Saché
du 3 au 27 Septembre 2026
Théâtre du Chariot – Paris
77 Rue de Montreuil, 75011 Paris métro Nation
Du jeudi au dimanche 19h


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