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« Everything Must Go », l’humanité à bout de souffle de Forced Entertainment

À la une, Festival d'Avignon, Théâtre
Everything Must Go de Forced Entertainment au Festival d'Avignon
Everything Must Go de Forced Entertainment au Festival d'Avignon

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dans la droite ligne de leurs précédents spectacles Signal to Noise et Cold Sweat, les membres du collectif britannique Forced Entertainment, toujours pilotés par Tim Etchells, orchestrent une rencontre-fusion entre l’homme et la machine aussi ébouriffante de radicalité qu’étonnante d’acuité sur les grands périls qui, de toutes parts, menacent nos sociétés.

Des rires et des applaudissements. Comme si tout était déjà cul par-dessus tête, Everything Must Go commence ainsi, par des rires et des applaudissements. Habituellement chaleureux et réconfortants, lorsqu’ils procèdent d’un réflexe jovial ou d’une convention théâtrale, ils résonnent ici avec la froideur mécanique de ceux qui sont téléphonés, de ceux, pré-enregistrés, qui tentaient d’égayer les sitcoms américaines des années 1980-1990 et voulaient profiter du fameux effet miroir pour pousser les téléspectatrices et téléspectateurs confortablement assis sur leur canapé à se gondoler à leur tour – souvent avec succès, le cerveau humain n’étant pas exempt de faiblesses. Surtout, ils ne couronnent, de façon inquiétante, ni blague ni performance, mais soulignent, ou plutôt surlignent, seulement la présence de femmes et d’hommes réduits à leur plus simple expression. Avec leurs perruques mal peignées et leurs costumes dépareillés, dont d’inénarrables vestes à sequins qui les clownifient, ces individus semblent d’ailleurs tout autant à la renverse que le bar d’opérette où ils évoluent. Surplombés par quatre téléviseurs dont même la mire et la neige ne parviennent jamais franchement à se régler – il paraît bien loin le temps où y étaient diffusés le Rapido (devenu l’Amigo) et le Quinté –, ils cheminent au milieu de chaises qui n’ont plus de table et de tables qui n’ont plus de chaises, et slaloment entre des cadavres de bouteilles d’alcool et des dizaines de gobelets en plastique qui jonchent le sol. Alors, quand vient leur tour d’être applaudis, ils lèvent les bras, et ils sourient, avec ce sourire forcé qui fait mal au coeur à peine repéré. Comme s’ils avaient un fusil dans le dos, ils s’animent mollement, parfois par vulgaire effet ricochet – secoués par un rire sorti de nulle part –, avant de s’éteindre tout à fait. Et c’est là, lors de ce point de bascule précis, dans cet interstice évanescent, que leur déconfiture tragique peut subrepticement se lire sur leur visage décomposé.

Car ces femmes et ces hommes, on le comprend bien vite, ne sont pas, ou plus, maîtres de leurs faits, de leurs gestes, de leurs dires et, donc, de leur destin. Dans cet espace qui, avec ses portants à cour et à jardin, peut aussi ressembler à un plateau de tournage, toutes et tous ont l’allure d’automates dégingandés, de pantins dépossédés, de marionnettes sous emprise. Loin d’être, comme d’autres avant eux, sous la férule d’un réalisateur ou d’un metteur en scène tyrannique qui les objectifierait, ils semblent soumis au diktat d’une machine dont ils seraient devenus les excroissances physiques décérébrées. Alors, au lieu de s’en resservir un petit en devisant gaiement, comme tout bon être humain le ferait dans un tel bistrot, ils s’adonnent à des actions qui, en plus de n’avoir ni queue ni tête, paraissent pouvoir se répéter en boucle et à l’infini : quand l’une, par exemple, envoie valser d’immenses piles de gobelets en les faisant tournoyer sur elles-mêmes, un autre range des bouteilles dans les casiers prévus à cet effet, avant qu’un dernier ne s’empresse de les ressortir pour les rassembler sur une table. D’une vacuité sans bornes, ces agissements ne seraient rien, ou si peu, s’ils n’étaient pas redoublés par un flot de phrases à leur image, c’est-à-dire fondamentalement creuses, furieusement répétitives et intrinsèquement robotisées. Prononcées par des voix générées par intelligence artificielle (IA), elles sont maladroitement lipsynchées par ces individus privés du pouvoir réel de la parole. Car si les mots sont bel et bien placés les uns à la suite des autres, et souvent joliment, ils ne sont mis au service d’aucun sens global, et donc d’aucune pensée. Le langage, et l’humain avec lui, s’en trouvant alors attaqués. Au coeur.

Réinvestissant la grammaire scénique et dramaturgique qui présidaient déjà aux deux précédentes créations de Forced Entertainment, Signal to Noise et Cold Sweat, cet Everything Must Go pourrait prêter à sourire (sincèrement) s’il ne se situait pas, avec une étonnante acuité, à l’exacte conjonction des grands maux et des tout aussi grands périls qui traversent et menacent nos sociétés. Alors qu’en toile de fond le dérèglement climatique, les addictions – aux jeux d’argent, notamment – et les boucles d’images aussi « divertissantes » que débilitantes façon TikTok transparaissent à travers les écrans, l’humanité apparaît tellement individualiste et à bout de souffle qu’elle semble, a priori, avoir atteint un point de non-retour. Conditionnés par l’IA qui, à force d’avoir été utilisée, peut-on supposer, a pris le contrôle des esprits, et des corps à leur suite, les femmes et les hommes qui la composent sont devenus captifs de cet éternel retour du même qui, parce qu’elle ne sait que puiser dans le passé, sous-tend toute utilisation de la machine – dépourvue, pour l’heure, et espérons que cela dure, de toute capacité créatrice, tant que l’IA générative, déjà en germe, n’a pas atteint son rythme de croisière.

Ce cri d’alarme aux accents délicieusement beckettiens dans sa manière, parfois, de faire affleurer au milieu d’un océan apparemment absurde des fragments de sens – comme cette confusion de toutes les unités de mesure ou cette référence aux « eaux profondes » –, Tim Etchells l’exprime avec la radicalité de ceux qui veulent bousculer les spectatrices et les spectateurs quand il y a urgence à prendre conscience et à agir – car ce qui, aujourd’hui, procède régulièrement d’une fainéantise coupable pourrait bien, dès demain, résulter d’une nécessité cognitive. En tendant aux individus un miroir à peine déformé de ce qui les attend s’ils continuent sur cette voie, il pousse tout un chacun dans ses retranchements, et n’hésite pas, au long d’une partition scénique et textuelle puissamment millimétrée – jusque dans la façon qu’ont les machines de laguer –, à jouer avec l’épuisement du public. Dystopique, ce tableau apocalyptique ne pourrait être que strictement et cyniquement cruel s’il ne se terminait pas par un sursaut d’espoir. Mettant fin au magma sonore qui, des bips (eux aussi) à répétition à la musique d’ascenseur, n’aura cessé d’accompagner les boucles logorrhéiques, il laisse l’occasion à une femme d’exprimer « ces mots » qu’elle aura peiné à sortir : « We can make it. Don’t lose heart. » (« Nous pouvons le faire. Ne perdez pas espoir. »). Comme un appel au sursaut collectif, mu par la conviction que tout n’est pas (encore) fichu.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Everything Must Go
Texte, composition musicale et création sonore Tim Etchells
Mise en scène Tim Etchells
Avec Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshal, Cathy Naden, Terry O’Connor
Lumière Nigel Edwards
Scénographie Richard Lowdon
Vidéo Tim Etchells, Hugo Glendinning
Régie générale Alex Fernandes

Coproduction Factory International (Manchester), Festival d’Avignon, HAU Hebbel am Ufer (Berlin), Künstler*innenhaus Mousonturm (Francfort-sur-le-Main), PACT Zollverein (Essen), SPRING Performing Arts Festival (Utrecht)
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon : British council

Forced Entertainment est une compagnie soutenue au titre du National Portfolio de l’Arts Council England.

Durée : 1h45

Festival d’Avignon, Cour du lycée Saint-Joseph
du 16 au 22 juillet 2026, à 22h (relâche le 19)

deSingel, Anvers (Belgique)
les 28 et 29 octobre

17 juillet 2026/par Vincent Bouquet
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