Thibaut Eiferman, formé dans les plus grandes écoles aux États-Unis et professeur de Gaga, est l’une des révélations du Off à Avignon. Son solo, Terre 1, présenté à l’Atelier de la Manutention en collaboration avec l’artiste plasticienne Alice Vasseur, est un spectacle tout en puissance qui défie les lois de la gravité. Portrait d’un danseur qui cherche à être « humain » plutôt que « beau ».
Le premier souvenir de danse de Thibaut Eiferman, c’est le flamenco. « J’étais tout petit quand mes parents m’ont amené voir un spectacle lors d’un voyage en Espagne. Et ça m’a beaucoup touché. » Puis, à l’âge de 7 ans, il part vivre aux États-Unis avec ses parents, à Princeton, et commence à danser pour s’exprimer dans un environnement où il se sentait isolé par la barrière de la langue, à la Princeton Ballet School. « J’étais le seul garçon dans les cours avec les filles. J’ai découvert les codes de la danse classique, les collants, les gaines… » Il suit les cours de Maria Youskevitch, grande ballerine russe née aux États-Unis, qui l’aide à entrer à l’American Ballet Theatre à New York. « Et donc ma famille a déménagé avec moi à New York City ; j’ai la chance d’avoir été beaucoup soutenu par mes parents. »
Là, il se heurte à un enseignement qui ne lui correspond pas. « C’était trop intense. C’était déshumanisant. C’était encore l’époque où l’on faisait souffrir les danseurs. Il y avait des jeux de séduction avec les professeurs. Je me suis un peu perdu. Est-ce que je dansais pour plaire au prof ? J’ai commencé à perdre la flamme. Mais en même temps, ils m’ont tout appris et j’en suis très fier. Je ne vais pas tout jeter à la poubelle. Alors, je me réapproprie mon trauma quand je fais un double tour dans mon solo ! » Il quitte alors l’école classique et tente Alvin Ailey. « Je n’ai pas aimé, ce n’était pas pour moi. »
Ses parents rentrent en France, et, seul à New York, il découvre le Gaga lors d’un spectacle de la Batsheva Dance Company au Joyce Theater. « Ça m’a touché au-delà d’un truc identitaire. Je me suis reconnu quelque part dans certaines choses. J’ai vu des hommes faire des choses avec leurs poignets, des choses sensibles. » Il tente d’entrer par deux fois à cette époque dans la compagnie israélienne, mais n’y parvient pas, et il est engagé au Ballet BC à Vancouver, au Canada.
Il y reste deux ans, puis retente la Batsheva Dance Company en 2017. Il fait une audition seul, face à Ohad Naharin, qui le lendemain l’appelle pour qu’il rejoigne la compagnie. Là, il travaille le Gaga pendant un an et obtient la certification qui lui permet à son tour d’enseigner ce langage corporel, y compris auprès des danseurs du ballet de l’Opéra de Paris. « J’adore ça. J’ai une petite communauté à Paris, ça me garde dans mon corps, je continue de rechercher la gravité à travers le Gaga. Ça nourrit mon travail. C’est vraiment une base. Le Gaga m’a enlevé mon miroir et ça me permet d’être dans l’expérience et la gravité. »
Thibaut Eiferman se définit comme un artiste indépendant, privilégiant le statut de freelance. « Je n’arrive pas à être en compagnie. Je veux collaborer avec les chorégraphes, mais je ne veux pas être un soldat. Après je comprends qu’il y a beaucoup de gens qui aiment ça, mais moi j’ai envie que ma personne fasse partie de la pièce. » Ces dernières années, il a été interprète pour la Compagnie Christian François Ben Aïm, Oona Doherty/OD Works, et Ayelen Parolin. Il a créé sa compagnie, Entity, et son premier spectacle HHH a été distingué dans plusieurs concours.
« On vit dans la galère, dans l’émergence »
La gravité est au cœur de Terre 1, sa nouvelle création réalisée en collaboration avec l’artiste plasticienne Alice Vasseur, qui a peint trois toiles, mais aussi son costume de scène. Le chorégraphe aime la pluridisciplinarité et rejette l’élitisme dans la danse ; il cherche à créer des œuvres accessibles, capables de toucher un public au-delà des connaisseurs. Son travail repose sur l’humanité du geste plutôt que sur une esthétique purement formelle. « J’aime bien que les gens qui ne connaissent pas la danse soient touchés par mon spectacle, c’est le but. J’ai envie que ça touche tout le monde. Je n’essaye pas d’être beau, j’essaye d’être humain. »
Il aime parcourir les musées et les expositions, et rester de longs moments devant une œuvre. Ainsi, les trois toiles d’Alice Vasseur deviennent à la fois le décor et son partenaire de danse. Un spectacle qui s’inscrit dans l’histoire de la danse, celle notamment de Merce Cunningham, qui avait trouvé en John Cage son binôme musical. La collaboration d’Alice Vasseur et Thibaut Eiferman donne naissance à un langage nouveau, entre performance physique et réflexion poétique.
Thibaut Eiferman revendique la dimension symbolique de ses créations, qui naissent souvent de la précarité inhérente au métier d’artiste. « Cette pièce parle de la galère réelle de devoir faire une deuxième pièce. Je suis en répétition de gestes parce que je n’ose pas, parce que je n’y arrive pas, parce que devant moi, il y a la réponse à un mail pour un appel à projet que je n’ai pas eu. On vit dans la galère, dans l’émergence. C’est la genèse de cette pièce. Comment est-ce qu’on s’anime quand on n’a pas d’énergie, parce qu’on est en permanence confronté à notre incapacité de le faire, parce qu’on n’a pas les moyens, parce qu’il n’y a pas la place ? Présenter ce solo aujourd’hui dans le Off à Avignon, alors que c’est la galère, est symbolique pour moi. »
Mais déjà, Thibaut Eiferman pense à sa troisième création, autour de la notion de l’aïeul, avec un danseur plus âgé. « Je trouve que l’on est dans une quête de jeunesse et on fonce sans prendre conscience de ce qui était là avant. Alors, je veux revoir mes doubles tours, revoir les arabesques, me les réapproprier et les mettre dans le contexte d’aujourd’hui. »
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr




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