Du 19 au 21 juin, Les Ateliers Frappaz – CNAREP de Villeurbanne ont proposé gratuitement plus de 60 spectacles et de nombreux concerts devant un public venu en masse. Retour sur plusieurs temps forts artistiques de cette 19e édition du festival Les Invites, de Transe Express à Jonas&Lander, mais aussi sur les temps de réflexion quant à l’avenir et aux mutations des arts de la rue.
À quoi ça tient la réussite d’un festival ? À l’alliance d’une municipalité et d’un Centre national des arts de la rue et de l’espace public (CNAREP), à des spectateurs et spectatrices qui se déplacent en nombre durant trois jours (au moins 50 000), à des rencontres professionnelles pour réaliser un état des lieux des arts de la rue et envisager leur avenir, et, bien sûr, à la qualité d’une programmation qui tient haut le poing levé avec des propositions habilement distillées sur le territoire. Juste à côté de l’axe piéton principal, mais un chouia à l’écart pour protéger les artistes et le public, se trouvait, par exemple, le délicat spectacle sur la multiplicité des identités masculines Fleurs de peau, dans lequel Orvoën Bret est une prostituée qui montre un instant ses fesses à travers la vitre de sa cabine. Il était judicieux de ne pas le placer sur la grande avenue Henri-Barbusse où ont été installés les épatants manèges de récup’ et de tôle cloutée, peinte et repeinte de la Compagnie Titanos – décidément des chefs en la matière.
Partout, sur les petites places excentrées, comme au cœur du quartier central des Gratte-Ciel, adossé au TNP et au CNAREP des Ateliers Frappaz, QG de cette édition, la foule était là, massive, pour assister à des spectacles ou à des concerts, les yeux écarquillés. La prime revenant – et c’est fait pour ça – à ADN, Odyssée verticale des Transe Express et à leur monumentale installation-spectacle qui s’est déployée sur 44 mètres de haut devant près de 5 000 personnes. Un moment d’émotion pour la troupe drômoise, car, a-t-elle rappelé à l’issue des 50 minutes de cet impressionnant show créé en 2025, c’est ici, à Villeurbanne, il y a 36 ans, qu’elle proposait le premier spectacle au monde « sous grue », Mobile Homme, dans le cadre de ce qui s’appelait alors Eclanova, né en 1989, dans la foulée des festivals d’Aurillac (1986) et de Chalon-sur-Saône (1987). En 2002, la manifestation prend son nom actuel, Les Invites, et englobe comme toujours la Fête de musique. En mode annuel, puis biennal depuis 2017, elle dure quatre jours, sauf cette année, passée à trois. C’est que les temps sont durs, surtout avec la quasi-disparition des aides aux festivals annoncées par la DRAC en avril dernier. Les 30 000 euros perdus seront pour cette édition abondés par la Ville de Villeurbanne.
D’Ange Kayifa à Tatiana-Mosio Bongonga
Pour autant, cette 19e édition aura compté autant de propositions artistiques, et plus d’artistes même – avec des équipes plus grandes –, que la précédente : 60 spectacles, dont 20 co-productions des Ateliers Frappaz, auxquels il faut ajouter la vingtaine de concerts, comme ceux de GiedRé, Les Vulves assassines ou Dakh Daughters. Parmi les spectacles, Rouge de Ange Kayifa, déambulation mystérieuse et chargée d’histoire, Spunk, formidable concert punk pour enfants, bande-son de la création à venir (en janvier 2027 au Ciel – Scène européenne pour l’enfance et la jeunesse de Lyon) de Julie Rossello Rochet sur Fifi Brindacier, La Bible du déboulonnement par Guy Régis Jr, qui revisite la ville et son passé colonial avec aplomb, Flânerie en paysage mobile dans lequel Magali Chabroud donne la parole à des ados qui nous font voyager, casque sur les oreilles, dans les rues. De jeunes, il a aussi été question dans le projet « La Rue est à nous » réunissant des élèves écrivains de l’ENSATT, des acteurs qui se font metteurs en scène du GEIQ Théâtre – seule formation d’acteur sur le mode de l’alternance dans la région Auvergne-Rhône-Alpes – et ceux de la FAI-AR, unique école publique supérieure dédiée aux arts de la rue. Sept projets de trente minutes au total.
La funambuliste Tatiana-Mosio Bongonga a subjugué par sa façon de faire beaucoup plus qu’une démonstration dans Soka Tira Osoa. Elle incarne une façon de tutoyer l’inaccessible sans en faire une affaire personnelle et sans endosser le costume d’héroïne, tant ses camarades de création sont intégrés à tout le déroulement. Les performeurs portugais Jonas&Lander, déjà passés par Avignon l’an dernier, ont présenté devant le TNP, totalement absent de ces festivités, Coin Operated, vissés à des chevaux mécaniques qui ne s’animent que lorsqu’un spectateur vient y glisser une pièce. Aussi ancestral que moderne. Sur la même place, remplie d’enfants jouant dans les deux grands bassins d’eau, la bien nommée compagnie Gratte Ciel est revenue avec RoZéo après l’émerveillement de Place des Anges en 2024. Trois acrobates mouvants perchés à six mètres de hauteur, au bout d’une tige en métal, ont redessiné le paysage urbain et apporté un temps calme de contemplation malgré une bande-son un peu trop pugnace. De son côté, Caroline Amoros, alias Miss O’Range, a promené son personnage souriant à l’extérieur, mais bien rebelle à l’intérieur. Sans faire grand bruit, elle a littéralement cramé le capitalisme avec un barb(i)ecue – en faisant brûler des Barbie dans un barbecue portable – et s’est promenée sur une très éphémère croix gammée tracée au scotch (orange) au son du groupe de résistance La Rose blanche. Affaire de luttes et de mémoire.
La question des « invisibles »
Car ce que Les Invites ont incarné au cours de ces trois jours est une convergence des luttes. Derrière cette terminologie à la mode, il y a bien une réalité qui s’est vérifiée à chaque moment sur le terrain : ne pas laisser le champ aux adversaires de la mixité ni aux déclinistes et aux esprits étriqués. Car, quand l’espace de pensée se rétrécit, comme actuellement, de tous côtés, alors il reste tout de même la rue pour raconter le monde. Pas de façon désordonnée, car les artistes travaillent à concevoir des formes qui nécessitent un espace, une temporalité, un endroit où jouer où regarder, mais la parole est libre. C’est de cela dont il a été question aux Ateliers Frappaz, là où se fabriquent toute l’année des spectacles et où se recréent des formes initialement destinées à la salle en s’inventant une vie dans l’espace public. C’était le cas il y a deux ans de Ahmed Tobasi, qui déployait son And here I am qu’il n’a cessé de jouer depuis ; c’était le cas cette année de Rembobiner du Collectif Marthe et de L’Inhabitante de Leïla Cassar mise en scène par Maxime Mansion. Mais, pour Nadège Prugnard, à la tête du CNAREP depuis deux ans et autrice, il est impossible de ne pas porter aussi une réflexion sur les arts de la rue.
Cela passe par la revue, gratuite, qu’elle a créée à son arrivée, Les Cracheurs de feu, qui parait deux fois par an ; et puis, par des débats. Durant Les Invites, il a été question de la transmission des pionniers aux nouvelles générations. Pas sûre qu’elle se fasse tant chacun vit des réalités différentes. C’est lorsque la question des « invisibles » a été posée que la discussion s’est avérée passionnante : « Où sont les artistes queers et racisé·es des arts de la rue ? ». À cela, Guy Régis Jr, repris par ses camarades, a répondu, reprenant les mots d’Aimé Césaire : « Le nègre vous emmerde ». Arrivé d’Haïti en France, l’artiste, quand il a commencé à présenter son travail dans des théâtres d’envergure nationale, a systématiquement entendu « Va à Limoges », où, dit-il, il a retrouvé « ses frères, ses sœurs, un monde extraordinaire », tout en pointant par la même occasion le verrouillage des autres lieux. Visible ou invisible ? C’est aussi une question de sécurité parfois. Une membre du Cirque Queer affirme que, pour la première fois, un des lieux qui va les accueillir s’est demandé : « Comment faire pour que vous ne subissiez pas d’agression ? ». Par ailleurs, la circassienne constate que, pour leur nouvelle création, de plus en plus de lieux les accompagnent en résidence, mais ne les programment pas. L’un d’eux, notamment, leur a relayé qu’auprès de sa mairie, « ça ne passera pas ». Alors même que ni leur chapiteau ni leurs camions ne sont floqués du mot « queer ». « On s’invisibilise soi-même », regrette l’artiste, sans avoir trouvé encore la bonne solution, tout comme, plus encore que la censure, c’est l’autocensure qui réduit le champ des possibles.
Ce n’est là que l’un des nombreux exemples de ce qui dysfonctionne et se fissure, mais c’est cela qui oblige à s’organiser avec la création l’an dernier, et à l’initiative des CNAREP, de la PAM, la commission pour les professionnel·les et artistes minorés dans les arts de la rue. Un rapport intitulé « Diversité de la scène artistique : quels moyens d’y parvenir ? » et publié en septembre 2025 dans le cadre de la session 2024-2025 du Cycle des Hautes Études de la Culture (CHEC) élabore des préconisations en la matière – inscrire l’objectif de diversité dans l’organisation des structures artistiques et culturelles, systématiser les formations à la lutte contre les « violences ethno-raciales », etc. Car ce qui se joue finalement, comme le disait Nadège Prugnard avec fermeté, à l’unisson de Pauline Diaz, adjointe à la culture et aux droits culturels du maire (PS) de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael, c’est « préparer la riposte contre le Rassemblement national, contre les coupes budgétaires et les censures, contre les attaques visant la liberté de création ». D’où la nécessité que les lieux labélisés soient puissants pour poursuivre notamment la réflexion entamée le 9 juin au Théâtre Public de Montreuil par le collectif Livrer Bataille. Les Ateliers Frappaz perpétuent ce mouvement, qui va s’enrichir de festival en festival cet été. Aux Invites, « nous défendons le droit de créer. Pas demain, pas quand les conditions seront réunies, pas quand les budgets seront définitivement morts, mais maintenant », a encore affirmé Nadège Prugnard « pour faire de la fête une réponse politique ».
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr




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