Cette Romance-là fait froid dans le dos et décrit, avec une justesse sidérante, le déroulé implacable d’un engrenage fatal. Heidi-Eva Clavier s’empare avec allant de ce monologue brûlant signé Catherine Benhamou qui capte son auditoire à chaque instant. Les yeux dans les yeux avec le public, Marion Trémontels interprète cette descente aux enfers comme si sa vie en dépendait, littéralement traversée par le récit qu’elle porte. Puissant.
Son titre à l’eau de rose est une fausse piste. Romance n’a rien d’une bluette sentimentale qui ressemblerait à une chanson d’amour, tout droit sortie d’un tube de Michel Fugain. Romance est une tragédie d’aujourd’hui, une histoire de mort qui se drape sous les oripeaux d’une rencontre amoureuse. Pour ce texte qui agit comme une détonation sourde, Catherine Benhamou, son autrice, s’est attelée à écrire au plus près de l’engrenage infernal chaque étape qui, bout à bout, mène au pire. Sa pièce a été lauréate du Grand Prix de Littérature dramatique d’ARTCENA en 2020 et on comprend pourquoi. C’est une bombe à retardement ciselée et précise, un uppercut de violence dans un gant de velours, qui détricote à rebours comment l’impossible arrive et adopte le point de vue de l’amie proche, témoin impuissante du drame qui s’annonce. Comme dans les tragédies, on sait d’emblée que tout ça va mal finir, mais on ne sait pas de quelle manière, ce qui maintient tout du long un état de suspense en adéquation avec la tension que génère ce seule en scène brûlant, porté par une Marion Trémontels transie par son récit jusqu’au bout des doigts.
À la mise en scène, toute de finesse et de justesse cousue, usant judicieusement du micro, de la caméra et d’une table au plateau de métal sonorisé, Heidi-Eva Clavier a eu la bonne idée d’adapter le texte pour des lieux non dédiés, au plus près des publics, dans un rapport frontal et direct qui en augmente l’impact. Le spectacle tourne ainsi dans les milieux scolaires et pénitentiaires depuis 2022 où il connaît un écho saisissant. La vérité qui émane de l’écriture de Catherine Benhamou autant que son sujet n’y sont pas pour rien dans sa réception épidermique par un public jeune, accro aux réseaux sociaux, en ligne de mire de ces problématiques de manipulation, voire de radicalisation. Mais ce mot-là est trop grand, trop abstrait pour qualifier un texte qui décortique en finesse le glissement progressif d’une jeune fille en mal d’exister vers une idéologie dont elle n’a pas même conscience. Romance varie les focales, depuis la salle de classe face à un intervenant venu faire de la prévention au suicide auprès d’un public d’adolescents jusqu’au contexte urbain désolé d’une cité marginalisée, d’un quartier où être une fille est déjà un problème, en passant par la toile où discuter avec un inconnu à l’autre bout du pays est une banalité. Dans ce monologue qui fait exister l’entourage du personnage principal, Jasmine, celle dont il est question et qui motive la prise de parole de son amie la plus proche, on suit le parcours et la bascule d’une jeune fille belle comme un soleil, mais ombrageuse et mal dans sa peau, et, tout à coup, l’impensable s’éclaire grâce à un ensemble de facteurs qui, accumulés, engendrent cette sensation irrépressible qu’aucune porte de sortie n’est possible, qu’il faut aller au bout de ce qu’on a commencé parce que la vie, sa vie à elle en particulier, est une fatalité.
Impossible de dévoiler les tenants et aboutissants d’un récit qui maintient en haleine à ce point, mais, s’il nous parvient avec une telle limpidité, c’est aussi et surtout par l’entremise de Marion Trémontels, incarnée, solide, traversée par cette langue lumineuse et ce qu’elle porte à notre connaissance. La comédienne fait preuve d’une maîtrise infaillible qui ne gâche rien de sa présence intense et du spectre d’états qu’elle éprouve jusqu’au bout. Comme s’il fallait en passer par là, par cette traversée émotionnelle et physique, pour comprendre et donner à comprendre la triste et désespérante mécanique de celleux qui, quand ielles prennent le mauvais embranchement, ont plus de raisons de mourir que de vivre.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Romance
Texte Catherine Benhamou
Mise en scène Heidi-Éva Clavier
Avec Marion Trémontels
Création lumière Julien Crépin, Patrice RieraProduction Sud Lointain
Partenaire Théâtre MontansierLe texte a été lauréat du Grand Prix de littérature dramatique d’ARTCENA en 2020.
Durée : 1h05
Vu en juin 2026 au Cromot, Paris
Théâtre du Train Bleu, MAIF – Espace Étoile, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet, à 14h05 (relâche les 5, 12 et 19)




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