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Aux Rencontres à l’échelle, l’archive se hisse au sommet

À la une, Marseille, Théâtre
Prova de Waël Ali et Simon Dubois lors des Rencontres à l'échelle 2026
Prova de Waël Ali et Simon Dubois lors des Rencontres à l'échelle 2026

Prova de Waël Ali et Simon Dubois / Photo DR

Moment de visibilité du riche et important travail mené à l’année par l’association Les Bancs Publics installée à Marseille, le festival Les Rencontres à l’échelle offre un précieux espace de visibilité à des artistes des Suds, pour beaucoup installés en Europe. Lors de la 21e édition, qui se tenait du 2 au 13 juin 2026, l’archive fut au cœur de recherches et d’esthétiques très diverses.

Si bon nombre de Français et d’Européens convoquent des archives dans le cadre de spectacles documentaires ou autobiographiques, c’est sans doute davantage le cas encore chez des artistes dont les vies, et donc les mémoires, sont menacées par la guerre ou la dictature. Laboratoire et espace de visibilité pour les écritures scéniques des Suds, l’association Les Bancs Publics et son festival Les Rencontres à l’échelle témoignent de longue date de cette récurrence de l’utilisation des documents du passé ou d’archives vivantes. Dans Augures de la Libanaise Chrystèle Khodr présenté au festival en 2021, les comédiennes Hanane Hajj Ali et Randa Asmar étaient de cette seconde catégorie : en évoquant leurs parcours d’artistes à partir des années 1980 – l’une dans Beyrouth Ouest, l’autre dans l’Est –, elles témoignaient d’un pan du passé libanais aussi peu documenté que l’ensemble de l’histoire du pays. En 2017, cette artiste était déjà invitée par les Rencontres à l’échelle pour une pièce (Titre provisoire) qu’elle co-signait avec l’auteur et metteur en scène syrien Waël Ali, construite à partir d’une archive plus classique : une cassette audio datant de 1976, retrouvée dans une maison familiale à Beyrouth. Archives vivantes et documentaires furent toutes deux au rendez-vous des Rencontres à l’échelle 2026, la première édition dirigée par Fabienne Aulagnier, qui fait du festival un espace très largement partagé, y compris à l’endroit du geste de programmation.

La mémoire dans les peaux

« En candidatant à la direction des Rencontres à l’échelle, j’ai placé au centre de mon projet une dynamique de coopération internationale, en particulier avec des acteurs culturels des Suds, explique la nouvelle patronne du festival. Pour ma première édition, c’est avec l’équipe de la plateforme artistique pluridisciplinaire Dream City que j’ai souhaité collaborer. Selma et Sofiane Ouissi et Jan Goossens, les co-directeurs de cette structure qui investit la médina de Tunis dans le cadre d’un festival d’art contextuel, ont construit avec moi une part de la programmation. J’aime l’idée qu’un événement soit le fruit d’échanges entre de nombreuses personnes et non d’une décision verticale ». Lors de notre venue à Marseille en fin de festival, les discussions sont encore pleines de Dignity du Tunisien Chokri Ben Chikha, projet de recherche artistique sur les visions de l’accord migratoire entre l’Europe et la Tunisie, dont une première version fut présentée en octobre 2025 à Tunis lors de Dream City. « Conçu pour entrer en dialogue avec chaque territoire où il est invité, ce spectacle convoque citoyens activistes et chercheurs afin d’interroger les empreintes du passé colonial. À Marseille, il a porté sur les zoos humains lors des expositions coloniales de 1906 et 1922 », raconte Fabienne Aulagnier. L’Histoire s’incarne donc ici dans des corps d’aujourd’hui et fait écho aux luttes qui les animent. Cet aller-retour entre passé et présent est aussi au cœur de Prova du chercheur et dramaturge Simon Dubois et de Waël Ali, à nouveau présent aux Rencontres à l’échelle dont la fidélité est l’une des nombreuses vertus.

Un plan d'une cellule de la prison de Saidnaya réalisé par Bissane Al Charif pour la pièce Prova de Waël Ali et Simon Dubois

Un plan d’une cellule de la prison de Saidnaya réalisé par Bissane Al Charif pour la pièce Prova de Waël Ali et Simon Dubois / © Bissane Al Charif

Avec cette proposition dont elle est la productrice déléguée, l’association Les Bancs Publics nous invite dans son laboratoire. « Ce projet sera créé chez nous en 2027, mais je souhaitais permettre au public d’entrer dans la fabrique passionnante et si singulière de cette pièce sous la forme d’une sortie de résidence », précise la directrice des Rencontres. Comme bien des artistes chaque année, Waël Ali et Simon Dubois, accompagnés par l’artiste visuelle et scénographe palestino-syrienne Bissane Al Charif, ont en effet bénéficié des résidences qu’offrent Les Bancs Publics afin de permettre aux artistes des Suds de développer leurs écritures qui peinent à trouver leur place ailleurs en France. Quand bien même bon nombre d’entre eux y vivent, ce qui est le cas de Waël Ali depuis 2007, avant donc l’arrivée massive de ses compatriotes au moment de la révolution de 2011. Le très enthousiasmant récit que lui et ses deux complices nous font de leur futur dans Prova, avec seulement quelques vidéos de travail, rend compte d’une recherche fondée sur la notion d’« archive vivante » qui est loin de faire consensus au sein du groupe. Après avoir constitué un fonds d’archives orales autour des expériences de l’engagement politique en Syrie durant les deux dernières décennies du XXe siècle, Waël Ali et Simon Dubois ont décidé de poursuivre leur entreprise autour d’une aventure théâtrale aussi particulière que méconnue : celle d’une troupe de théâtre née dans la prison de Saidnaya, en Syrie, à l’initiative d’un ingénieur agronome passionné par les arts de la scène.

Des hommes et des cassettes

Convoqué pour la création du spectacle, de même que tous les détenus d’alors qui ont pu se joindre à l’expérience, le chef de la troupe, qui a fonctionné en huis clos pendant dix ans, a pour Waël Ali valeur d’« archive vivante », terme que Bissane Al Charif n’a pas hésité à contester durant leur sortie de résidence. En ouvrant leurs ateliers, les artistes des Rencontres à l’échelle font de celles-ci un temps où la complexité est reine ainsi que la contradiction. En formulant face aux spectateurs ses doutes quant à la manière dont le metteur en scène envisage les ex-détenus que l’on voit en vidéos tenter de reconstituer le plus précisément possible leur dernier spectacle – La Maison construite par Swift de l’auteur soviétique Grigori Gorin, dont la troupe carcérale a monté plusieurs pièces –, la scénographe incarne avec force l’esprit des Rencontres à l’échelle, qui se veut tout sauf consensuel. Et à grande distance du prêt-à-penser et à consommer. Si l’on ne sait guère à ce stade de quelle façon les archives vivantes de Waël Ali et Simon Dubois seront convoquées dans Prova, une chose est déjà certaine : ce ne sera guère pour affirmer une quelconque vérité. Ni sur hier, ni sur aujourd’hui. « Nous voulons créer un espace politique nous permettant de questionner ce que l’on fait de nos archives », souligne le metteur en scène. Son collaborateur évoque quant à lui le protocole d’enquête et la réflexion éthique à l’œuvre dans ce projet où, dit-il, « se pose sans cesse la question de ce qu’on est en train de faire en transformant ces personnes en archives ».

Syrian Cassette Archives de Yamen Mekdad et Mark Gergis

Photo Mark Gergis

Organisée par la spécialiste des scènes artistiques du Proche-Orient et de la circulation transnationale des œuvres Jumana Al-Yasiri, qui est une autre des personnalités associées par Fabienne Aulagnier à sa programmation, la rencontre citée plus tôt conviait également deux autres passionnés d’archives. Soit le musicien syrien, basé à Londres, Yamen Mekdad et le musicien et chercheur irako-américain, lui aussi londonien, Mark Gergis, dont le premier est venu – également à l’invitation de Jumana Al-Yasiri – présenter leur Syrian Cassette Archives, qui est encore moins un spectacle que Prova. C’est en effet sous la forme d’une conférence toute simple que l’artiste-chercheur a partagé avec le public marseillais le patient et titanesque travail qu’il mène depuis 2018 avec son associé et des contributeurs divers et variés. Soit la collecte de cassettes audio syriennes et leur numérisation, ainsi que la recherche d’informations concernant les artistes impliqués, les producteurs et diffuseurs de ces objets grâce auxquels la musique syrienne a connu une vitalité exceptionnelle. « Entre 1970 et 2010, âge d’or de la cassette syrienne, celle-ci a offert à de nombreux artistes de styles très différents un espace d’expression que le pouvoir interdisait par ailleurs en contrôlant très étroitement le paysage de la création », affirme Yamen Mekdad. Pour lui et Mark Gergis, cette vaste quête, dont un site internet rassemble toutes les trouvailles – elles sont à ce jour plus de 15 000 –, est une manière de « sauver une mémoire qui, sinon, va disparaître, puisque personne n’a cherché à la préserver du fait du contexte politique et de l’arrivée de la musique industrielle ». Cette mémoire témoigne du grand multiculturalisme de la Syrie d’alors, car des artistes professionnels et amateurs de toutes les communautés ont enregistré leurs cassettes dont les sonorités et les couvertures souvent fantasques nous parlent d’un pays qui n’existe plus.

L’entre-deux comme territoire

CIS-TEM Error de Nadim Bahsoun

Photo DR

Les artistes syriens ne sont pas seuls à faire leurs archives. Dans CIC-TEM Error, le premier spectacle personnel du danseur et chorégraphe libanais Nadim Bahsoun, dont nous avons pu voir les premières lors des Rencontres à l’échelle chez l’un de ses fidèles partenaires qu’est le Théâtre Joliette, un ensemble de documents forme le substrat d’une dramaturgie faite de matériaux multiples : danse, récit, installation… Fraîchement installé à Marseille, l’artiste se présente à la ville avec une œuvre dont l’hybridité résonne avec bien avec d’autres créations dont le festival marseillais se fait terre d’accueil. « Les artistes en exil développent très souvent des esthétiques singulières du fait de leur double nécessité à être fidèles à leur culture d’origine tout en se rendant compréhensibles au public de leur nouveau pays », estime très justement Fabienne Aulagnier. Cette observation vaut aussi bien pour Waël Ali que pour Nadim Bahsoun, chez qui le phénomène s’incarne en une forme immergeant le spectateur dans une histoire intime et familiale largement autobiographique. En s’inspirant notamment de l’art traditionnel du conte – ou hakawati – pour partager l’histoire de sa grand-mère Âmina et de sa maison achetée contre l’avis de tous à l’intellectuel pacifiste et anticolonial Sayyed Abed el Hussein, tout en déployant un vocabulaire chorégraphique qu’il construit à partir des gestes quotidiens des femmes libanaises, Nadim Bahsoun compose un spectacle d’une grande sensibilité, où l’archive a valeur de pont d’une culture et d’une époque à l’autre. En convoquant la mémoire de sa grand-mère adorée par des objets qui lui ont appartenu, des histoires qu’elle racontait ou encore des mouvements et recettes qu’elle lui a transmis, c’est d’un pays perdu et en partie disparu que rend compte l’artiste. CIS-TEM Error rejoint en cela Syrian Cassette Archives et Prova, où la recherche et le langage théâtral se font lieux de résistance à un oubli que l’absence d’archives officielles rend quasi inéluctable.

Bien que diverses, autant dans leur degré d’achèvement que dans leur nature et leurs esthétiques, les propositions que nous avons pu découvrir aux Rencontres à l’échelle présentent toutes un caractère d’urgence qui fait de ce festival un endroit particulièrement précieux. D’autant plus que son fonctionnement très collectif et horizontal répond avec une belle intelligence au contexte difficile que connaît aujourd’hui le spectacle vivant. « Face aux coupes budgétaires qui menacent l’art et la culture, il nous faut interroger nos pratiques, inventer de nouveaux liens aux territoires et à leurs habitants », analyse Fabienne Aulagnier. Or, si le soutien conséquent de la Saison Méditerranée 2026 a permis cette année aux Rencontres de résister en partie aux baisses de subventions décidées par la Région Sud et le Département des Bouches-du-Rhône, et que la réélection de Benoît Payan à la mairie de Marseille l’a sauvé du pire, le sort de ce festival, qui a toujours fait beaucoup avec relativement peu, est fragile, comme beaucoup d’autres de son espèce. Les Rencontres à l’échelle ont cette année semé des graines très prometteuses, comme celles de Prova, qui s’épanouiront en 2027 dans des conditions que nous espérons les meilleures possibles. Parmi les noms déjà annoncés pour la future édition, figure aussi celui du chorégraphe gazaoui Mohanad Smama, arrivé récemment en France grâce aux Bancs Publics, au Ballet national de Marseille et à la compagnie marseillaise Shōnen, qui se sont rassemblés pour répondre au programme PAUSE du Collège de France, dispositif d’accueil de scientifiques et d’artistes en exil. Bien inscrites dans l’important réseau de solidarités unissant les structures culturelles marseillaises, les Rencontres à l’échelle sont d’une utilité artistique et humaine à préserver.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

14 juin 2026/par Anaïs Heluin
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