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« Hamlet », l’amour sous la violence

A voir, Antony, Bayonne, Chalons en Champagne, Festival d'Avignon, Les critiques, Tarbes, Théâtre
Thibault Perrenoud monte Hamlet d'après Shakespeare au Festival d'Avignon
Thibault Perrenoud monte Hamlet d'après Shakespeare au Festival d'Avignon

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Aux manettes du spectacle itinérant de la 80e édition du Festival d’Avignon, Thibault Perrenoud s’empare à nouveau du chef-d’oeuvre de Shakespeare. Portée par un intelligent et signifiant dédoublement des rôles, cette version pour trois interprètes, énergique en diable, est sous-tendue par des forces plus tendrement mélancoliques que bêtement cruelles.

Pour qui connaît le travail de Thibault Perrenoud, l’affiche aura comme un air de déjà-vu. Aux commandes du spectacle itinérant de la 80e édition du Festival d’Avignon qui, comme à son habitude, passe de salle des fêtes en théâtre de verdure, de cour de château en complexe sportif, sans oublier des écrins encore plus singuliers, à l’image du site archéologique de Glanum à Saint-Rémy-de-Provence et des arènes de Vallabrègues, le metteur en scène s’est, une nouvelle fois, mesuré au Hamlet de Shakespeare. Pour Perrenoud, l’entreprise est loin d’être inédite, puisqu’il remet le chef-d’oeuvre du grand Will pour la quatrième fois sur le métier. Ce classique parmi les classiques, l’artiste l’a, au cours de sa carrière, confié à quinze interprètes, puis à neuf, puis à cinq. Cette dernière version, donnée en janvier 2020 au Théâtre de la Bastille, à un moment où Thibault Perrenoud cheminait encore avec Mathieu Boisliveau, le co-fondateur de la compagnie Kobal’t, avec qui il s’était également aventuré sur les rivages du Misanthrope, de La Mouette et de Combat de nègres et de chiens avant de prendre, il y a quelques mois seulement, son envol en solitaire, avait, à nos yeux à tout le moins, fait sensation. Déjà fondée sur la traduction formellement élégante et éminemment concrète de Clément Camar-Mercier, son adaptation relevait, ni plus ni moins, que de l’appropriation vertueuse et reposait sur une énergie furieuse que l’on retrouve dans cette nouvelle mouture conçue, cette fois, pour deux comédiens et une comédienne.

À cinq larrons pour plus d’une trentaine de personnages, Thibault Perrenoud avait, à l’époque, déjà dû opérer un double mouvement : couper et dédoubler. Couper dans cette intrigue, en théorie longue de près de cinq heures, pour purger tous les passages historiques et guerroyants en compagnie de Fortinbras et consorts afin de se concentrer sur ce qui, au-delà de la dimension intrinsèquement politique de cette pièce placée au coeur du pouvoir, peut être considéré comme un drame familial ; et dédoubler les rôles essentiels en leur donnant, si possible, une signification dramaturgique. Avec beaucoup de bon sens théâtral, et pas mal de malice psychanalytique, Aurore Paris interprétait déjà la mère (Gertude) et la fiancée (Ophélie), Guillaume Motte le père (Polonius) et le fils (Laërte) et Thibault Perrenoud le rôle unique d’Hamlet. Si, dans cette cavalcade à cinq, Mathieu Boisliveau – aujourd’hui collaborateur artistique – pouvait se permettre d’incarner Horatio et Pierre-Stefan Montagnier le tueur (Claudius) en même temps que sa victime (le fantôme d’Hamlet père), le resserrement de l’équipe à trois impose une redistribution – esthétiquement portée par le beau travail sur les costumes et les accessoires d’Emmanuelle Thomas – de ces indispensables rôles : tandis que le technicien Raphaël Barani se voit, en même temps qu’il aide Hamlet à régulièrement débarrasser le plancher, confier quelques répliques du fidèle Horatio et Guillaume Motte, sans doute davantage par défaut, les imprécations du spectre du défunt roi, la couronne de Claudius atterrit sur la tête d’un… spectateur lamba, et réduit alors le souverain à une fonction de pantin mutique dont Gertude pourrait tirer toutes les ficelles.

Dans un dispositif à nouveau en tri-frontal, pour permettre, comme souvent chez Thibault Perrenoud, d’entretenir une relation de proximité, y compris physique, avec le public, où les tables de mariage du début se transforment d’abord en estrade digne du plus pur théâtre de tréteaux – sur laquelle Hamlet, ici étonnamment épaulé par Polonius, peut s’adonner à sa fameuse pièce –, puis disparaissent totalement quand sonne l’heure des funérailles en cascade, comme autant de grandes étapes de cette adaptation resserrée, cette mainmise maternelle, loin d’être une coquetterie, génère une dimension dramaturgique nouvelle. Car, davantage qu’une Lady Macbeth pouvant prétendre au statut de complice, voire de cerveau, du crime originel, Gertrude est, chez Thibault Perrenoud, une mère avant tout aimante, et sincèrement inquiète pour son fils, qui, coincé entre sa folie plus ou moins feinte et les injonctions de son fantôme de père, déraille de plus en plus sérieusement. Cet amour filial, non content de sous-tendre la relation mère-fils, irrigue également, et comme rarement, l’ensemble des liens en présence : entre Ophélie et Laërte, prêt à se sacrifier pour venger la mort de sa soeur ; entre Ophélie et Polonius, plus concerné par le sort de sa fille que par celui de Claudius, dont il est (presque) débarrassé ; mais aussi entre Ophélie et Hamlet, chez qui, en dépit de violences physiques et psychologiques inacceptables, ne restent, chez Shakespeare et chez Perrenoud à sa suite, que les sentiments qu’au fond ils éprouvent l’un pour l’autre.

Si bon nombre de répliques ont été sacrifiées sur l’autel de la durée, il est alors remarquable d’entendre que la plupart de celles qui cimentent au lieu de diviser le noyau familial ou amoureux ont été conservées. Résultat, si Hamlet constitue toujours, et évidemment, une vaste entreprise d’auto-destruction mue par des haines recuites et une violence consubstantielle à la soif de vengeance, le chef-d’oeuvre shakespearien se pare aussi de cette belle et émouvante mélancolie propre à celles et ceux qui, alors qu’ils tentent de toutes leurs forces de faire mieux, s’aiment si mal que tout cela ne peut que virer, in fine, et de façon presque irrémédiable, au drame. Bien que cette adaptation, encore plus compressée que la précédente – elle perd une demi-heure –, donne parfois l’impression, notamment dans ses premières encablures, d’être un peu précipitée, si, au soir de la deuxième représentation, l’énergie de jeu et la volonté de rendre la trame et les intentions des personnages les plus limpides possibles ont pu occasionner quelques rares passages en force – qui se régleront sans doute au fur et à mesure de l’exploitation –, Hamlet passe alors, quand Thibault Perrenoud lui laisse pleinement l’occasion de se déployer, pour ce que, au fond, elle est – mais comme elle est (trop) rarement montrée : un immense gâchis causé par des femmes et des hommes qui, en marge de la conquête du pouvoir, n’ont pas su suffisamment s’aimer.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Hamlet
Texte William Shakespeare
Traduction, adaptation, dramaturgie Clément Camar-Mercier
Mise en scène Thibault Perrenoud
Avec Aurore Paris, Guillaume Motte, Thibault Perrenoud
Scénographie Jean Perrenoud
Lumières Nicolas Faucheux
Costumes Emmanuelle Thomas
Collaborateur artistique Mathieu Boisliveau
Régie générale, plateau et son Raphaël Barani

Production Compagnie Thibault Perrenoud
Coproduction Festival d’Avignon, Théâtre des Îlets CDN de Montluçon, La Comète Scène nationale de Châlons-en-Champagne, Le Parvis Scène nationale de Tarbes-Pyrénées, L’Azimut Antony Châtenay-Malabry

Durée : 1h30

Festival d’Avignon, en itinérance
du 8 au 25 juillet 2026, à 20h (relâche les 12 et 19)

Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
du 1er au 4 octobre

La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne
du 10 au 12 décembre

Le Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées
du 21 au 28 janvier 2027

L’Azimut, Antony
les 3 et 4 février

Scènes et Cinés, Fos-sur-Mer, dans le cadre du Train Bleu
le 16 mai

10 juillet 2026/par Vincent Bouquet
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