Le sociologue et philosophe Edgar Morin est mort à l’âge de 104 ans, a fait savoir ce matin sa famille. Pour célébrer ses 100 ans, le 13 juillet 2021, le Festival d’Avignon avait organisé une soirée à l’intiative de Nicolas Truong et Olivier Py, dans la Cour d’honneur. Edgar Morin, fatigué, n’avait pas pu se déplacer, il était intervenu en vidéo.
Christiane Taubira avait fait le voyage de Guyane pour cette soirée anniversaire. « Vous allez bien ? » lui avait-elle demandé. « J’irais mieux après une semaine de sommeil et de repos. Mais je suis très content et j’ai hâte de vous voir, mes chers amis » lui avait-il répondu. Et pendant deux heures, les invités sur le plateau dont Pascal Ory avaient retracé la vie passionnante d’Edgar Morin. « On espère qu’il aura 100 ans encore devant lui pour connaître des expériences aussi sympathiques. C’est fondamentalement quelqu’un de résistant, depuis le premier moment où il naît dans les conditions les plus épouvantables jusqu’à maintenant. Il reste l’espérance incarnée » expliquait alors l’historien et académicien.
Le public du Festival d’Avignon avait découvert un Edgar Morin inattendu, chantant un refrain de L’Opéra de quat’sous de Kurt Weill. Cette soirée avait été imaginée et préparée par Nicolas Truong. « Non seulement sa pensée était incarnée, mais lui-même l’était, se souvient le journaliste. Il avait envie de partager ça. C’était aussi sa manière de faire, de vivre. C’est quelqu’un qui aimait les gens, les autres, la vie, la fête.»
À la fin de cette soirée poignante, Edgar Morin avait les larmes aux yeux lorsque Christiane Taubira avait fait réciter aux 2000 spectateurs de la Cour un poème de l’un de ses auteurs préférés, l’Andalou Antonio Machado.
« Ma vie s’est prolongée de manière anormale » expliquait le philosophe en septembre 2024 à Nancy, lors du festival littéraire Le Livre sur la place, l’une de ses dernières apparitions en public. Il était alors interrogé par Laure Adler sur la scène de l’Opéra national de Lorraine sur sa relation avec Sabah Abouessalam, qu’il a épousée à 91 ans. « Il est évident que c’est grâce à elle que ma vie s’est prolongée de manière anormale. »
« Dépasser 100 ans, c’est s’aventurer sur des terres inconnues. Et je dirais que maintenant, je ne fais plus le compte. C’est arrivé comme ça, mais je sais qu’un jour, toc! Je vais tomber…» Cette longue vie lui a permis de beaucoup lire. Il a cité Fiodor Dostoïevski comme l’auteur qu’il avait le plus relu. « J’ai relu huit ou dix fois Les Frères Karamazov ou L’Idiot », avait-il confié. « C’est dans les livres que j’ai trouvé mes vérités (…) . Aujourd’hui encore, les livres m’enseignent beaucoup.»
« Ne serait-ce que le fait que nous le tenons dans la main, que nous le feuilletons, que nous l’annotons – souvent je prends des phrases que je cite –, le livre a sa spécificité forte, inimitable. C’est surtout le livre, pas seulement les romans, qui a été très important dans ma vie. Des auteurs comme Pascal, Montaigne, Rousseau, Hugo », avait-t-il énuméré.
« La télévision, les réseaux sociaux, le cinéma, tout ça c’est important. Mais je crois que chez moi-même qui suis un passionné de cinéma, qui suis fou de musique, jamais le livre n’a été oublié ».
Géant de la pensée, Edgar Morin est l’auteur d’une œuvre très diverse, connue bien au-delà de la France, à contre-courant de la sociologie traditionnelle se présentant comme une réflexion sur l’Homme à partir des données de la science.
Cet esprit encyclopédique, politiquement à gauche, restait toujours présent et écouté dans le débat intellectuel. Car ses réflexions sur le changement de nos modes de vie, alors que s’accélère la mondialisation, disent beaucoup sur notre époque.
L’originalité de ce juif laïque, qui se percevait comme un « braconnier du savoir », a été de refuser la parcellisation de la connaissance, au profit d’une vision culturelle et scientifique pluridisciplinaire, afin d’affronter « la complexité du réel ».
On l’appelait « le penseur planétaire » car il a visé, à travers le concept de « pensée complexe », à « relier ce qui, dans notre perception habituelle, ne l’est pas », à identifier « ce qui nous unit comme êtres humains ».
« Optipessimiste »
Edgar Morin estimait que plus s’aggravent les risques de crises (liées à la dissémination des armes nucléaires, à la dégradation de la biosphère ou à la dérégulation de l’économie), plus s’accroissent les chances de solutions.
À la question, qu’on lui a très souvent posée, de savoir s’il était un optimiste ou un pessimiste, il répondait en 2005 : « Je suis un ‘optipessimiste’ (…), j’espère sur un fond de désespérance ». Quatorze ans plus tard, il le formulait différemment: « j’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions. Je ne crois plus à aucune promesse, aucun avenir radieux, aucun messie ».
Edgar Nahoum naît enfant unique le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique en Grèce, émigrée à Paris. Ses parents ont un magasin de textile. La mort de sa mère alors qu’il a 10 ans le hantera toute sa vie.
En 1941, il rejoint le Parti communiste et entre dans la Résistance sous le pseudonyme de Morin. Avec des licences (histoire, géographie et droit) pour bagage académique hérité de la Seconde Guerre mondiale, il publie son premier livre L’An zéro de l’Allemagne en 1946. Il fait du journalisme, entre au CNRS en 1950. Il y sera directeur de recherches de 1970 à 1993, puis directeur émérite.
Il frappe les esprits en publiant en 1959 Autocritique, qui relate son exclusion du PCF, dont il a été un des cadres, et ses propres aveuglements face au stalinisme. Il est aussi à cette époque l’un des fondateurs du comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie. En 1969, son audience s’élargit avec La Rumeur d’Orléans, ouvrage sur un phénomène antisémite français.
Précurseur de la « sociologie du présent », il va alors s’intéresser à des phénomènes jusque-là peu étudiés par la sociologie traditionnelle: cinéma, nouvelles technologies, sport, métamorphose des campagnes françaises, aspirations de la jeunesse, etc.
À la fois historien, philosophe et scientifique, il tente de briser les frontières entre les disciplines. Dans le cinquième volume de son maître-livre, qui en compte six, La Méthode, il écrit: « Plus nous connaissons l’humain, moins nous le comprenons. Les dissociations entre disciplines le fragmentent, le vident de vie, de chair, de complexité et certaines sciences réputées humaines vidangent même la notion d’homme ».
Cause palestinienne
Docteur honoris causa de 38 universités étrangères, il a écrit une quarantaine d’ouvrages, largement traduits. En 2024, il publiait encore quatre livres et continuait de produire des tribunes de presse.
Parmi ses écrits figurent une biographie familiale, Vidal et les siens (1989, reprenant le prénom de son père), et un texte poignant sur sa femme, morte en 2008, Edwige, l’inséparable. Ayant perçu très tôt l’importance des enjeux écologiques, il signe en 1992 Terre-Patrie et, en 2007, L’an I de l’ère écologique, un dialogue avec Nicolas Hulot.
Edgar Morin a été au cœur d’une affaire ayant fait couler beaucoup d’encre: coauteur d’un article en 2002 affirmant que « les juifs qui furent les victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens », il est poursuivi pour antisémitisme par deux associations. Il gagne en cassation.
En 2012, il débat avec le futur président Hollande sur les « pistes pour sortir de la crise de civilisation », devenu un livre.
« Le progrès des connaissances a suscité une régression de la pensée », écrivait-il dans Le Monde en 2024 appelant à la « résistance de l’esprit » aux « asservissements, aux ignominies et aux mensonges ».
On a pu pendant longtemps croiser ce père de deux filles faire ses courses en toute simplicité dans le centre de Paris, casquette de marin vissée sur le crâne et sourire aux lèvres, avant qu’il ne déménage, à 97 ans, à Montpellier (Hérault), heureux de « sortir au soleil » et de « faire la causette avec des voisins » (Le Monde, 2019).
Stéphane CAPRON – avec AFP



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !