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Carolina Bianchi, un troisième épisode en partage

A voir, Festival d'Avignon, Les critiques, Paris, Théâtre
Uma Luz Cordial / Capítulo III da Trilogia Cadela Força de Carolina Bianchi
Uma Luz Cordial / Capítulo III da Trilogia Cadela Força de Carolina Bianchi

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Avec Uma Luz Cordial, Carolina Bianchi clôt sa Trilogia Cadela Força en passant par la fiction d’autrices majeures dans son parcours, dont sa compatriote brésilienne Hilda Hilst. Moins frontal que les deux précédents chapitres, celui-ci est teinté de prime abord d’une accalmie qui n’en est pas une.

Tresser une continuité. De Dante, Carolina Bianchi avait extrait des mots de L’Enfer dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela, puis du Purgatoire dans The Brotherhood, et voici que Uma Luz Cordial commence par le Paradis. Pendant que le public s’installe dans la salle, il peut lire qu’elle revient le voir en tant que « poète ». D’emblée, ce dernier chapitre de la Trilogia Cadela Força, entamée en 2023 et donnée en intégralité à Avignon les 12 et 13 juillet, est placé sous le signe de la fiction. Fidèle à ses méthodes de recherche universitaire, Carolina Bianchi livre un sommaire en six points. Les écrivaines Hilda Hilst et Emily Dickinson ont chacune le leur. C’est qu’après le temps de la « résurrection », puis de la « représentation », elle peut se détacher d’elle-même ou, plus précisément, se définir au travers d’autres artistes. Son écriture n’est pas (plus ?) autobiographique, mais personnelle, disait-elle récemment dans une interview accordée au Monde, reprenant des termes de l’écrivaine Clarice Lispector. De fait, son corps n’est plus aussi central ni surtout malmené. La nudité est une banalité inscrite d’emblée avec l’arrivée de trois comédiennes et d’un comédien qui n’ont pour tout vêtement que le bâillon rouge qu’ils mettent sur leur bouche. Au son des cloches, Carolina Bianchi lorgne du côté du rituel, voire du spirituel, dans ce qui semble être un clin d’œil à Angélica Liddell, si ce n’est qu’elle accorde une place plus grande aux mots. Si, comme nous, le spectateur ne maîtrise pas le brésilien dans lequel elle s’exprime, il finit par manquer ce qui se trame dans l’obscurité, au-dessous de l’écran où défile la masse de texte à ingurgiter : des corps qui se touchent, se frottent, vivent.

La comédienne, metteuse en scène et autrice fonctionne, comme annoncé, par bloc et prend la parole pour dire à quel point elle n’a pas su se libérer d’elle-même et être « assez cool ». Ce dernier terme, anodin, familier, renferme tout ce pour quoi elle a fabriqué cette trilogie : affirmer qu’être violée, c’est être morte. Il n’y a pas à transiger, à discuter avec une nonchalance coupable comme le font les hommes du deuxième opus : la coolitude est hors sujet. Désormais, elle endosse la fonction d’« écrivaine (morte) ». La parenthèse s’affiche comme une évidence. Oui, elle a déjà dit en deux chapitres qu’elle avait disparu ; oui, toute nouvelle profession qu’elle endossera ne la ressuscitera pas. Alors que peut la littérature ? Rien ne console ni n’apaise. Il n’est pas question de réparation, mais d’une excitation nouvelle : « Les mots ne guérissent pas, mes petits amis, ils rendent encore plus fous. » Et la jouissance se trouve là, puisque l’écriture et le sexe ont en commun « une curiosité pour quelque chose d’inconnu. C’est une histoire de fantasmes ».

Uma Luz Cordial se déploie avec peu de choses, dans une forme sèche, sommaire, qui s’impose par fragment. Le balancement des projecteurs traduit l’état de rêverie. Il reste des blessures des précédentes parties : une main transpercée en amorce de spectacle le souligne, tout comme la mare de sang figurée par un plastique rouge lors du passage consacré à Emily Dickinson, dont la phrase « I do smile, such cordial light », évoquant la lumière provoquée au moment du tir du pistolet et extraite du poème My Life had stood – a Loaded Gun, donne son titre à la pièce. Toujours très référencé, notamment dans l’abécédaire final qui ressemble à une compilation essoufflée de fin de trilogie – sous forme de table de Ouija, elle entre en communication avec ses partenaires de pensée : A comme Artaud Antonin, B comme Bolaño Roberto, P comme Plath Sylvia, G comme Glück Louise, K comme Kawabata Yasunari… –, son travail est plus pertinent quand elle prend la pause et souffle, passant le relais à Hilda Hilst, cette autrice brésilienne qui s’est mise à écrire du porno à 60 ans. Il lui fallait faire un coup de poing pour se dresser contre son milieu littéraire condescendant, la félicitant pour des ouvrages que ses membres n’avaient pas lus. Alors, elle a rédigé le vertigineux et asphyxiant Cahier rose de Lori Lamby, où une enfant de huit ans fait état de ses ébats tarifés avec des hommes, décrivant avec précision les actes sexuels et le plaisir qu’elle y trouve. La traduction scénique est simple, et diablement efficace : une marionnette de bois blanc attablée à un petit bureau et manipulée par deux comédiens qui guident sa main pour écrire longuement ce récit prononcé par une autre comédienne, face à un pupitre, avec une voix trafiquée, métallisée, et rendu profondément cynique. Témoignage, en sous-texte, des dérèglements des hommes en société.

Après avoir joué à outrance de la symbolique du rouge, et quand l’heure est à la conclusion de sa trilogie importante, Carolina Bianchi revient au noir et blanc, celui du peintre Alberto Greco, qui, comme d’autres précédemment cités, s’est suicidé. Tout au long de ses trois spectacles, elle a questionné le rôle du théâtre sans se faire d’illusion. À chaque fois, avec une émotion palpable, elle se rapproche d’une guérison, puis bute, comme si elle se cognait à un caillou. Quand elle envisage que le désespoir puisse faire place à l’amour, il ne peut se concrétiser que par le fait de « caresser la tête d’un chien au petit matin », quand elle voit de la lumière sur le dos d’une colline au sortir d’une forêt sombre, ce n’est que l’illusion pareille à la brillance d’un bouchon de bouteille sur lequel se reflètent les rayons du soleil. Le travail de Carolina Bianchi consiste depuis trois ans maintenant à porter sur scène un mirage (accéder à une sorte d’espoir), mais le fait de l’avoir patiemment et frontalement matérialisé, puis accompagné par d’autres autrices, le rend un peu moins inaccessible. Ce n’est pas une petite victoire.

Elle a su, dans ce dernier chapitre, le résumer par deux chansons majeures : du Because the Night de Patti Smith, somptueusement interprété en chœur par ses comédiens perchés sur un balcon de l’Opéra Grand Avignon, au Happens to the Heart qu’elle a laissé à la voix rocailleuse de son auteur Leonard Cohen, qui chante, entre autres, ceci : « The rivalry was viscious, the women were in charge / It was nothing, it was business, but it left an ugly mark / I’ve come here to revisit what happens to the heart ». Où il est question de rivalité féroce, de femmes aux commandes, de traces hideuses et de retour au cœur.

Nadja Pobel – www.sceneweb.fr

Uma Luz Cordial / Capítulo III da Trilogia Cadela Força
Conception, texte, mise en scène et scénographie Carolina Bianchi, avec un extrait du livre O Caderno Rosa de Lori Lamby de Hilda Hilst
Avec Rodrigo Andreolli, Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Lucas Delfino, Joana Ferraz, Flow Kountouriotis, Fernanda Libman, Amanda Lyra, Danielli Mendes, Carolina Mendonça
Révision du texte Larissa Ballarotti
Traduction pour le surtitrage Marina Matheus (Anglais), Thomas Resendes (Français)
Dramaturgie et recherche Carolina Mendonça
Direction technique, création sonore et musique Miguel Caldas
Assistanat à la mise en scène Murillo Basso
Réalisation du décor et design graphique Luisa Callegari
Lumière Jo Rios
Vidéo et projection Montserrat Fonseca Llach
Costumes Luisa Callegari, Carolina Bianchi
Stage à la mise en scène Thomas Médioni
Régie plateau, assistanat de production AnaCris Medina

Production Metro Gestão Cultural (Brésil), Carolina Bianchi Y Cara de Cavalo
Coproduction KVS Koninklijke Vlaamse Schouwburg (Bruxelles), Theater Utrecht, Festival d’Avignon, Odéon–Théâtre de l’Europe (Paris), Festival d’Automne à Paris, Comédie de Genève, Biennale di Danza di Venezia, Vienna Festival (Wiener Festwochen) | Free Republic of Vienna (Vienne), Holland Festival (Amsterdam), Les Célestins – Théâtre de Lyon, Divine Comedy International Theatre Festival (Cracovie), Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), HAU Hebbel am Ufer (Berlin), GREC Barcelona, Teatro Nacional de Catalunya (Barcelone), Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Résidences La Fabrica du Festival d’Avignon, KVS Brussels and Utrecht Theatre-NL
Soutien Tax shelter van de Belgische Federale Overheid, The Ammodo Foundation-NL
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Camões – Centre culturel portugais à Paris

Durée : 2h30

Festival d’Avignon, Opéra Grand Avignon
du 4 au 7 juillet 2026, et les 12 et 13 juillet (trilogie intégrale)

Odéon Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
les 25 septembre et 2 octobre, et les 19, 20, 26 et 27 septembre (trilogie intégrale)

5 juillet 2026/par Nadja Pobel
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