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Le sublime « Petit Prince » franco-chinois de Jean Bellorini

Coup de coeur, Les critiques, Paris, Théâtre, Villeurbanne
Jean Bellorini adapte Le Petit Prince avec le Yang Hua Théâtre
Jean Bellorini adapte Le Petit Prince avec le Yang Hua Théâtre

Photo DR

Il en fallait de l’audace et une vision forte pour réactiver au plateau une œuvre aussi rebattue que Le Petit Prince, icône littéraire, et imaginer, en partenariat avec le Yang Hua Théâtre, la rencontre avec des interprètes chinois. Dans un spectacle qui tisse théâtre et musique, français et mandarin, Jean Bellorini donne à entendre comme rarement ce réquisitoire contre les grandes personnes qui nous invite à nous reconnecter sans mièvrerie aucune avec la sagesse de l’enfance.

Le Petit Prince, en deux heures, en français et en mandarin surtitré, farci de musique et de morceaux choisis de poésie Tang… la combinaison pouvait, sinon faire peur, du moins interpeller sur sa pertinence. Pourtant, Jean Bellorini n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il s’était déjà attelé à une adaptation scénique des Misérables en mandarin en s’associant avec le Yang Hua Théâtre. De Victor Hugo, fleuron de la littérature française du XIXe siècle, à Antoine de Saint-Exupéry, auteur devant l’éternité de ce court roman illustré par ses soins, il n’y a qu’un pas, malgré la différence d’époque et de style, celui de l’humanisme et de leur statut. Devenues cultes et universelles, ces œuvres ont été déclinées à l’infini sur des supports artistiques divers et variés – comédie musicale, cinéma, dessin animé, pièce de théâtre –, mais Jean Bellorini ne se contente pas de faire une version de plus. Il ose et tente un rapprochement inédit avec une autre culture, une autre langue, et la rencontre entre ce livre publié en pleine Seconde Guerre mondiale et des poèmes piochés dans les recueils de Du Fu, Li Baï et autres auteurs – méconnus chez nous – de l’âge d’or de la littérature classique chinoise du VIIIe siècle, n’a rien de tiré par les cheveux, au contraire. Les textes poétiques chinois s’entremêlent à la fable de Saint-Exupéry, comme une extension, un écho qui aurait traversé les siècles et les continents.

Autant le dire tout de suite, le résultat tient du miracle, et l’on entre avec une facilité déconcertante dans cette proposition audacieuse qui parvient à raviver ce texte à strates de lecture inépuisables, à faire advenir des images inoubliables sans altérer la profondeur du propos ni sa portée philosophique. Tout est là et cohabite avec une grâce sensationnelle qui tient de l’harmonie entre les interprètes et de leur talent époustouflant. Des deux enfants d’âge différent à cette figure de sagesse qui transmet la parole des poètes, en passant par ces artistes tout terrain, habiles au jeu autant qu’avec leurs instruments – accordéons, guitare électrique, piano, synthé, harmonica et ukulélé –, sans oublier François Deblock, lumineux pilier des spectacles belloriniens, on voyage d’une langue à une autre avec une fluidité limpide et, lorsque les langues s’échangent, c’est bien plus qu’un exercice de style.

Ce qui advient dans ce mélange au plateau, dans ces vases communicants et ce projet commun, c’est la possibilité de s’entendre et de se comprendre en dépit de terreaux culturels aussi éloignés. En cela, débuter le conte par la fameuse scène du renard qui demande à être apprivoisé prend tout son sens. Car ce qui se déroule sous nos yeux justement, c’est cette faculté à créer des liens avec l’autre, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs. De même, en choisissant de dire la dédicace adressée par Saint-Exupéry à son grand ami Léon Werth, le spectacle se place sous le signe de la réconciliation entre les adultes et les enfants, entre l’adulte que nous sommes devenus et l’enfant que nous étions. Et c’est un lien supplémentaire qui se tisse et nous apparaît au fur et à mesure que ce Petit Prince magique déroule ses scènes emblématiques.

La maîtrise de Jean Bellorini n’est certes plus à démontrer, mais elle s’exprime ici de nouveau et dans une étendue géographique nouvelle. Le metteur en scène a l’art d’orchestrer avec brio texte, image et musique sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. À partir de l’indétrônable Ne me quitte pas de Brel, qu’on redécouvre chanté par d’autres voix et décliné dans d’autres tonalités et d’autres arrangements, les sublimes compositions originales, signées à plusieurs par Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng et Xiaoliu Fanqing, irriguent la représentation, en leitmotiv – comme dans la succession de visites de planètes –, en parenthèses suspendues ou en ambiances enveloppantes. Surtout, toutes et tous s’y collent et les voix sont d’une beauté vibrante à donner des frissons.

C’est un bain d’émerveillement qui va des costumes magnifiques autant que symboliques de Fanny Brouste – teintes de brun nuancées, vestes d’aviateur repensées… – aux tableaux vivants magiques – hélices d’avion sur des portants encadrant le fond de scène, vases fleuris au premier plan, confettis blancs qui évoquent le sable du désert, tulle figurant le globe de verre de la rose ou encore la lumière mauve de la scène de l’allumeur de réverbères. L’enchantement visuel est partout, mais jamais il n’écrase ce qui est dit, cette parole qui nous vient du beau milieu de la guerre et qui résonne tout particulièrement aujourd’hui, qui nous rappelle l’essentiel, et pas seulement ses citations usées jusqu’à la moelle. Voir ce Petit Prince, c’est s’offrir la possibilité de le redécouvrir, de réaliser le temps passé depuis notre première lecture et le chemin parcouru, de le comprendre autrement et de l’écouter mieux. De déceler la puissante nécessité de ce qu’il a à nous partager, sans date de péremption.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Le Petit Prince
d’après le roman d’Antoine de Saint-Exupéry (Éditions Gallimard)
Mise en scène et adaptation Jean Bellorini
Avec François Deblock, Xue Fei, Li Yichen en alternance avec Zhai Youchen, et Jin Zhenhe en alternance avec Zhang Hao Tong
Chant Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing
Clavier, accordéon Chen Minhua
Piano Clément Griffault
Direction artistique Wang Keran
Collaboration artistique Anaïs Martane
Mise en scène de reprise Ray Zhang
Assistanat à la mise en scène Zhou Jingyi
Traduction Ma Zhencheng
Conseiller en poésie Dong Qiang
Scénographie Jean Bellorini, Li Geng
Lumière Jean Bellorini
Musique originale Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng, Xiaoliu Fanqing
Direction musicale Clément Griffault, Jean Bellorini
Costumes Fanny Brouste
Illustration originale Liu Nina
Assistanat aux costumes Hong Zujun
Assistanat à la scénographie Yao Jiwu
Accessoires Chen Nuobing
Planification Guo Wenpeng, Kan Lingyun
Supervision Zhang Chaohui, He Mi, You Guoliang
Supervision de scène Zhou Jingyi
Production Anaïs Martane, Lucas Li, Wang Yi
Production exécutive Isabella Qu, Zhang Chao, Huang Renhu
Graphisme One Thousand Times
Interprétation Li Xin, Shi Yanyu, Xie Sirun
Projection, sous-titres Wang Haoyu
Régie son Feng Lan

Production Yang Hua Theatre ; Théâtre National Populaire
Coproduction Mailive ; Hubei Theater Co., Ltd.
Promotion Anhui Juyouxi Culture Development Co., Ltd.
Partenariat culturel avec Centre de l’héritage de la culture traditionnelle de l’art dramatique chinois du ministère de l’Éducation ; École des arts et de la communication de l’Université normale de Beijing

Projet subventionné pour l’année 2025 par le Fonds des arts et de la culture de Beijing

Durée : 2h

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
du 22 au 24 mai 2026

Théâtre National Populaire de Villeurbanne
du 30 mai au 6 juin

23 mai 2026/par Marie Plantin
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