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Le talent de Florent Siaud illumine le Studio-Théâtre de la Comédie-Française

Coup de coeur, Les critiques, Paris, Théâtre
Florent Siaud met en scène Lumières, lumières, lumières d'Evelyne de la Chenelière
Florent Siaud met en scène Lumières, lumières, lumières d'Evelyne de la Chenelière

Photo Agathe Poupeney, coll. Comédie-Française

C’est un enchantement, un délice d’écriture et de mise en scène honoré par le jeu incandescent de deux comédiennes au diapason que ce spectacle de Florent Siaud, dont on avait pu découvrir la touche subtile avec 4.48 Psychose, joué au Théâtre Paris-Villette la saison dernière. La pièce d’Evelyne de la Chenelière s’appuie sur deux figures féminines du roman Vers le phare de Virginia Woolf et rend grâce à leur vie intérieure, plus palpitante que l’environnement étriqué où elles évoluent. Somptueux.

Un piano à queue noir face contre terre, pattes en l’air, bouche éventrée, dos fracassé, ses touches comme des dents à moitié arrachées, trône, triste et massif, au milieu du petit plateau du Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Autour, quatre tabourets à tourniquet pour en jouer, mais personne ici ne fera résonner cet instrument impossible qui n’est plus que son souvenir. Une sculpture-ruine, voilà ce que cet objet central évoque, le débris d’une époque révolue, la trace d’un passé ravagé par le temps qui passe et la guerre qui détruit. Et c’est justement là le motif qui revient sans cesse dans cette pièce palimpseste signée Evelyne de la Chenelière et inspirée par le roman de Virginia Woolf, Vers le phare : l’impermanence des choses, la disparition irrémédiable, l’inexorable mouvement de perte et d’effacement qu’est la vie. L’oubli. « Pourquoi faut-il que les enfants grandissent ? », lance Madame Ramsay sans attendre de réponse. Elle est la femme victorienne dans toute sa splendeur et son carcan, muselée par la société des hommes, attachée à ses huit enfants qu’elle chérit par-dessus tout, bridée par son mari. Et pourtant. D’elle émanent une singulière fraîcheur, un élan intérieur qui se répand autour, un goût ardent pour les discussions enflammées avec Lily Briscoe, son contraire, son miroir complémentaire, femme libre et solitaire, ni mariée ni mère, peignant pour s’exprimer, peignant pour exister.

Incarnation de cette femme qui ressemble à celles d’aujourd’hui, Aymeline Alix est une Lily Briscoe droite et fière, dont l’assurance n’est jamais tapageuse car pétrie de doutes. En baskets et pantalon clair, elle entre en scène à jardin et nous parle à cœur ouvert tandis que se dessine en transparence derrière un rideau doré Florance Viala, alias Madame Ramsay, en robe blanche, taille cintrée et corsetée, longue au tissu épais, réminiscence des vêtements féminins d’antan. Belle comme le jour, elle est comme un souvenir convoqué qui apparaît pendant qu’une vidéo fantomatique caresse l’ondulation du rideau. Et c’est un va-et-vient d’une femme à l’autre, tantôt dialogue, tantôt écho, tels des vases communicants, une alternance fluide de monologues intérieurs, les fameux « flux de conscience » woolfiens et de conversations à deux qui viennent rejouer les enjeux du roman, notamment cette promenade au phare espérée, mais conditionnée par le temps qu’il fera le lendemain.

La pièce s’organise autour de sa propre temporalité, dans une porosité entre hier et aujourd’hui qui fait fi de la chronologie et ondoie d’une époque à une autre au rythme cyclique de la marée en toile de fond imaginaire. C’est « une nuit de dix ans » qui recouvre d’un voile de futur antérieur ce repas de famille où les femmes obéissent aux codes de conduite, occupées à préserver les apparences pour maintenir l’ordre des choses et le statut masculin. Et pourtant, les hommes en prennent pour leur grade car, dans ce duo aussi étincelant qu’évanescent qui porte la trace de l’écriture de Virginia Woolf et que porte la plume contemporaine d’Evelyne de la Chenelière, c’est le prisme, la vision et la voix des femmes qui priment. « Dieu merci, personne ne peut savoir ce que je pense, personne ne peut voir l’intérieur de mon esprit. » Nous, public témoin, oui. Et dans ce hiatus, l’humour et la clairvoyance s’invitent avec grâce. Espiègle, vive, lumineuse, Florence Viala rayonne de ce bouillonnement réflexif et de cette intensité qui la meut face à Aymeline Alix, plus grave et lucide, mais tout aussi avide de vivre libre. C’est peu dire que ce texte magnifique, entre éclats poétiques et silences, où l’espoir brille toujours à travers les fêlures, leur va comme un gant. Partition sur mesure pour comédiennes habitées au sommet de leur art.

À la mise en scène, Florent Siaud a un talent certain pour réveiller les spectres de la littérature et du théâtre, leur offrir un nouvel écrin dans des scénographies sublimes et expressives, toutes en vidéos subtiles et rideaux à double tranchant. Tantôt frontière opaque, tantôt intermédiaire, zone de passage entre les mondes – la vie et la mort, le présent et le passé –, ce décor qui ravive aussi le plus ancien symbole de l’art dramatique le réinvente à l’aune de notre siècle. Jamais poussiéreux, il vient ici habiller le plateau d’une vague de chaînes couleur or, comme la prison dorée où vit Madame Ramsay. Et lorsque s’y imprime en vidéo le ressac de la mer, on est subjugué par la beauté des images et le corps-à-corps qui s’opère avec la matière, l’évidence du lien entre ce tableau vivant marin et la surface de projection qui l’accueille. Car tout, dans ce geste théâtral d’une finesse admirable – texte, jeu et composition visuelle –, s’accorde pour déposer à nos pieds le vestige littéraire de ces deux personnages de papier, l’empreinte de leurs pensées et l’ivresse de vivre qui les anime encore aujourd’hui.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Lumières, lumières, lumières
d’Evelyne de la Chenelière (Éditions Théâtrales)
Librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf
Mise en scène Florent Siaud
Avec Florence Viala, Aymeline Alix
Scénographie Romain Fabre
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières Nicolas Descôteaux
Vidéo Éric Maniengui
Conception sonore Vincent Legault
Son Maxime Gamache
Assistanat à la mise en scène Natalie van Parys, Mélodie Lupien
Réalisation du décor et des costumes Ateliers de la Comédie-Française

Production Comédie-Française ; Les songes turbulents

La compagnie Les songes turbulents bénéficie, pour cette coproduction, du soutien financier des Théâtres de Compiègne, du Conseil des arts de Montréal, du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts du Canada, de la Délégation générale du Québec à Paris, de la Région Hauts-de-France, de la DRAC des Hauts-de-France et du Conseil départemental de l’Oise.

Durée : 1h10

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Paris
du 13 mai au 28 juin 2026

17 mai 2026/par Marie Plantin
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