Voilà un spectacle promis à un bel avenir. Dans Cònsolo, Daniele de Michele part sur les traces de la cuisine de sa grand-mère et des vieux paysan·nes italien·nes qu’il est allé rencontrer pendant des années. Un spectacle qui donne faim et satisfait les appétits culinaire comme politique.
« Je suis en colère ». Cònsolo aurait pu être un spectacle chaleureux et réconfortant comme une fondue savoyarde l’hiver. Par chance, il prend dans sa seconde partie une dimension politique. Si c’était un plat, on pourrait dire de lui qu’il est nutritivement complet et sans gras, au contraire des recettes qu’il énumère de mets italiens qui, pour la plupart, baignent dans l’huile d’olive. « Ma grand-mère disait : s’il y a un problème, rajoute de l’huile, et s’il n’y a pas de problème, rajoute de l’huile aussi », raconte son concepteur, Daniele de Michele, grand et bel homme brun, barbu, dans la force de l’âge, le genre dont on dit qu’il a le visage taillé à la serpe, plutôt long et anguleux, nez prononcé, d’un charisme incroyable encore amplifié par son accent italien. La première partie de son spectacle se centre d’ailleurs sur l’histoire de sa famille, de sa grand-mère et de ses aubergines alla parmigiana qu’elle rend plus lourdes encore que celles de Naples. Pourquoi ? Pour faire riche, mais aussi par générosité, pour que chacun ait à manger en quantité. Chez ces anciens, la nourriture, c’est don/contre-don.
Cet économiste de formation, DJ performeur et réalisateur cuisine sur scène, envoie régulièrement sur l’écran situé derrière lui des vidéos de ces vieilles et vieux auxquels ces dernières années il a rendu visite, les filmant, les questionnant et mangeant avec eux bien évidemment. Une caméra filme également ce qui mijote dans ses plats. Sa manière de couper les légumes le validerait probablement auprès de n’importe quel chef. Il fait un quizz pour choisir à qui donner quelques-unes de ses tartines de courgettes vinaigrées. Si le succès des émissions culinaires dit certainement quelque chose de nos sociétés, que dit la multiplication des spectacles traitant de la cuisine qui investissent les théâtres ? Rien qu’à l’occasion de ce Festival d’Avignon, on aura pu recenser Un soupçon, Revenir au monde, Flan pâtissier ou encore ce Cònsolo. On pourrait craindre l’expansion de formes déminées, consensuelles, surfant sur le caractère naturellement convivial et rassembleur de la cuisine. Avec son soupçon de retour à la tradition pour mieux satisfaire les attentes des tutelles culturelles post-présidentielles.
Mais voilà, Daniele – à force on a envie de l’appeler par son prénom – a beau finir par un « Mangez ensemble » quasi religieux, qu’il met en œuvre en dévoilant – attention spoiler – les belles marmites argentées qui, derrière le rideau, fument de leur eau frémissante prête à cuire des tagliatelles préparées avec une folle dextérité, nuages de farine et machine à pâtes à l’appui, il a beau finir, donc, par un « Mangez ensemble » qu’il met en œuvre en donnant à déguster ses pâtes aux polpette – boulettes de viande – et au coulis de tomate, qui constituent les principaux centres d’intérêt de la première partie du spectacle, il a beau donc, on y arrive, finir en paroles et en actes par ce « Mangez ensemble » aux accents christiques, il aura aussi été en colère.
En colère partagée avec ces vieilles et ces vieux que les normes européennes empêchent de faire comme ils ont toujours fait leur lait, leur fromage ou leur sauce tomate, avec cette génération prête à disparaître qui aura résisté à l’industrialisation des pratiques, qui ne prend la terre qu’on leur a prêtée qu’en location et veulent la transmettre en encore meilleur état aux générations suivantes, avec ces paysannes et paysans qui ont résisté aux nazis et qui voient dans la nourriture le lieu d’un partage d’humanité sans égal. Daniele est de gauche, il le dit, de Toulouse, et ces paysans parfois détestent les écolos et les bobos, et les pratiques des socialos. Mais ce que Cònsolo raconte, au-delà d’un esprit qui disparaît, c’est que la cuisine est un outil de transmission tout autant que d’individuation. Que chacun fasse sa recette à sa façon sans suivre de recette, sans mesurer les ingrédients, délivrant à chaque fois un plat un peu différent, chargé de son expérience et de son savoir-faire et qu’il partage sa nourriture, voilà ce que la cuisine pourrait dire au monde.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Cònsolo
Conception Daniele De Michele, Julien Cassier
Interprétation et écriture Daniele De Michele
Dramaturgie Charlotte Farcet, Daniele De Michele, Julien Cassier
Mise en scène Aurélien Bory
Scénographie et régie générale Matthieu Bony
Création lumière Hervé Dilé
Images Antonello Carbone, Davide Di Gandolfo, Julien Cassier
Aide cuisine Ricardo GaiserProduction GdRA – Association Nos Autres ; théâtre Garonne
Production déléguée théâtre Garonne, scène européenne
Coproduction Le Channel, Scène nationale à Calais ; Malakoff Scène nationale
Partenaires institutionnels Départements Haute Garonne, DRAC Occitanie, Région Occitanie, Ville de ToulouseDurée : 1h20
Vu en juillet 2026 à La Manufacture, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
Malakoff Scène nationale, dans le cadre du festival OVNI
les 21 et 22 novembre



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