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Présenté dans le cadre du festival Arts & Humanités à Points communs, à Cergy-Pontoise, مرتاحة؟ in relation to whom ? dessine un duo aussi maîtrisé qu’émouvant. Les deux artistes palestiniennes Marah Haj Hussein et Nur Garabli exposent scrupuleusement la violence de leur formation en danse – où là, comme ailleurs, la colonisation est à l’œuvre – pour s’en émanciper et construire leur territoire de résistance commun.
Initialement, مرتاحة؟ in relation to whom ?, création des danseuses et chorégraphes palestiniennes Marah Haj Hussein et Nur Garabli devait s’intituler Lululululeesh. Puis, ce titre – ludique et qui faisait ici signe vers les youyous, ululements traditionnels chantés par les femmes lors de festivités dans les pays arabes – s’est raccourci en « Lululeesh ». Avant, au final, de poser dans son titre مرتاحة؟ in relation to whom ? une question en arabe, et une réponse… sous forme d’une autre question, mais cette fois-ci, en anglais. Un dialogue traduisible par « – tu es bien (tu es à l’aise) ? » / « – par rapport à qui ? ». Ou comment signaler des positions d’énonciation différentes, l’incompréhension qui en découle nécessairement, et l’aspect tout relatif du bien-être, de l’aisance, de la liberté.
Pourquoi évoquer ici ces revirements ? Peut-être, d’abord, parce que ces évolutions racontent, à leur façon, la vie de nombre de spectacles en création, soit la mise en œuvre d’un processus de recherche, d’un espace de travail où les artistes s’essaient à différentes (re)formulations. Et puis, surtout, car la question de la parole, de la culture en tant que tradition, du lien et des rapports de domination – de colonisation, évidemment – par les langues comme par les héritages culturels et l’occupation des espaces architecturent avec méthode et pertinence tout ce spectacle. Ces questions de l’usage des langues autant que celles de la position et de la relation traversant, par ailleurs, largement le spectacle précédent de Marah Haj Hussein, Language: no broblem.
Dans ce qui constitue leur première collaboration, les deux artistes – la première, Marah Haj Hussein, ayant grandi à Kofor Yassif en Palestine occupée et vivant depuis plusieurs années désormais à Anvers ; la seconde, Nur Garabli, résidant dans le quartier de Ajami, à Jaffa, également en Palestine occupée – partent de leur socle commun : leur apprentissage et leur pratique de la danse en territoire occupé. Elles vont, sur un carré blanc, à l’avant duquel figurent au sol neuf figurines – étranges soldats de plomb dont les postures, entre l’attaque et la danse, sont plus inquiétantes que rassurantes –, déplier patiemment une chorégraphie. D’abord de dos, vêtues de pantalons et hauts aux couleurs chaudes et douces, elles marquent le sol avec les pieds. Dans un rythme vif où bras, genoux et talons sont en mesure, elles progressent de concert. Tout en continuant à évoluer, elles partagent petit à petit à voix haute entre elles et, ce faisant, avec nous, les termes qualifiant leur pratique : « Skmitau » (sous pression), « Hiyouk Mizoyaf » (sourire forcé), « Tarihya » (mouvement de repos), etc. Autant de termes en hébreu ayant une parentèle certaine avec le vocabulaire militaire.
Le spectacle chemine ainsi avec précision et subtilité, énonçant des apprentissages, des transmissions, des héritages, la captation de culture, l’impossibilité pendant longtemps de danser ses origines. Tout cela, le duo le dessine par petites touches, travaillant la métaphore ou la distance plus que le didactisme ou le surlignage. Dans l’espace nimbé de lumières chaudes, les deux artistes vont reconstruire un autre territoire commun – ce mouvement passant notamment par le retournement et le repositionnement progressif du sol blanc (devenant un miroir). À la neutralité écrasante du blanc – vision du bulldozer du colonialisme israélien – succède le miroir qui reflète, renvoie les lumières et ouvre à d’autres univers et imaginaires, démultipliant les espaces et les possibles. C’est une autre danse qui émerge alors, qui suscite une émotion intense. Une danse vivante, libérée des scansions, où le lien indéfectible entre elles s’affirme par le tressage de leurs longs cheveux en une seule natte. Une danse sensible et joyeuse, faite d’enlacements et d’étreintes, de jeux et d’ondulations. Une danse à l’énergie vitale qui, en proposant une autre cartographie, un autre point de vue sur un même espace, et en inventant une chorégraphie ancrée dans les histoires intimes et émancipée des savoirs coloniaux, renvoie à la possibilité de se relier pour renouer avec un territoire, géographique comme imaginaire.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
مرتاحة؟ in relation to whom ?
Concept et performance Marah Haj Hussein, Nur Garabli
Musique et composition Verena Rizzo
Dramaturgie et collaboration artistique Krystel Khoury
Lumières Pôl Seif
Scénographie Agnese Forlani
Ingénieur son Korin Rizzo
Costume Smila Zinecker
Traduction Krystel KhouryProduction Monty
Coproduction Kunstencentrum BUDA | Saraya Theater Jaffa| Theater Rotterdam | Points communs, Nouvelle scène nationale Cergy-Pontoise / Val-d’Oise | Fondation Royaumont | EPPGHV La Villette | Centre national de la danse (CND) | Le Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne | De Singel | La Briqueterie CDCN | Les Halles de Schaerbeek | Frascati Producties avec le soutien de Ammodo
Soutien Le Gouvernement FlamandDurée : 1h
Vu en mars 2026 à Points communs, Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise
La Villette, Paris
les 9 et 10 avrilAnvers, Belgique (dates à confirmer)
en octobreCND, Pantin (dates à confirmer)
en octobreLes Halles de Schaerbeek, Belgique (dates à confirmer)
le 4 novembre



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