Originaire du Nord, Dominique Parent intègre en 1984 l’école d’art dramatique du Conservatoire national de Lille, puis le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Sa riche carrière est indissociable de celle de l’auteur Valère Novarina. Pendant trente ans, il a joué dans toutes ses pièces. Engagé comme pensionnaire de la troupe de la Comédie-Française en mai 2023, il sera Papy Quichotte, la première pièce jeune public d’Elsa Granat, créée au Théâtre Paris-Villette.
Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
J’ai longtemps affirmé que je n’étais pas sujet au trac, mais ces manifestations prennent tant de formes, selon l’alchimie singulière de chaque projet. Une constante, néanmoins : sa disparition immédiate dès que le premier pied est posé sur le plateau. La première fois où je peux affirmer l’avoir ressenti, c’est à Avignon, après avoir franchi la petite « poterne » qui se trouve au pied du Palais des papes, le premier jour de notre arrivée pour jouer L’Acte inconnu de Valère Novarina. On avance dans de vieux couloirs de pierre, voutés, on se retrouve au pied d’un escalier, on monte les marches, et là, sous le soleil : deux mille sièges vides. Alors là, oui, le trac ! Et puis vient le soir de la première. La nuit tombe, la foule, et là presque un sentiment d’intimité…
Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Certains spectacles, certaines équipes demandent encore des raccords le jour J, mais sinon : dormir, dormir, dormir ; glander ; préparer des cadeaux de première – ou se dire qu’on fera des cadeaux de deuxième, de troisième… ou de dernière. Puis s’approcher du lieu, flâner dans le quartier, et, deux ou trois heures avant, entrer dans le théâtre et se dire qu’il nous reste un temps fou, même cinq minutes avant.
Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène ? Des superstitions ?
J’en recrée de nouvelles à chaque spectacle, des petits rites seul et avec les camarades, des plaisanteries, des taquineries – pour ceux qui aiment ça, bien sûr, j’ai du respect pour les solitaires qui préfèrent le retrait et le silence, chacun sa « cuisine », mais se fédérer avant le saut en scène me parait nécessaire : se prendre dans les bras, se dire « Merde » – et une table de loge comme un petit autel, avec les cadeaux de première, les pinceaux et le maquillage rangés dans le même ordre, les petits mots, les cartes autour du miroir, les livres, etc., que j’emmène en tournée et réinstalle dans la même configuration, même si on ne joue qu’une seule date.
Première fois où vous vous êtes dit « Je veux faire ce métier » ?
Les racines du désir de faire ce métier se posent souvent et changent au fil du temps, mais plusieurs sources peuvent apparaître. Enfant de choeur dans mon village – il s’avère que beaucoup de camarades m’ont avoué cette même origine –, je préférais être du côté du rite – encore une fois – et de la « scène » (la Cène) en « costume ». La sacristie faisant office de « loge », les objets liturgiques d’« accessoires » et, devant l’assemblée des fidèles, le « public », je me faisais accompagnateur des textes et de la parole. Il y a sûrement une genèse à chercher de ce côté-là.
Mais, plus théâtralement parlant, c’est à coup sûr à Avignon – où ma tante était professeur, originaire du Nord où nous étions issus d’un milieu de mineurs et où nous passions nos étés. En 1978, l’été de mes 16 ans, ma mère m’a emmené voir dans la Cour d’honneur – encore une fois – En attendant Godot, dans une mise en scène d’Otomar Krejča, avec Michel Bouquet, que j’ai eu la chance d’avoir comme professeur dix ans plus tard au Conservatoire. Il y avait aussi sur scène Georges Wilson, Rufus et Fabrice Luchini, tout débutant dans le rôle du jeune homme. Un choc dont je ne mesurais certainement pas encore la portée, mais qui m’a marqué au fer rouge. Ajoutez à cela la sortie du film Molière d’Ariane Mnouchkine la même année, vu deux fois deux jours de suite, et le virus m’a atteint ! Néanmoins, je suis entrée en 1979 aux Beaux-Arts dans le désir d’un autre « métier » : peintre. Et pourtant, par la suite…
Premier bide ?
Nous faisions salle comble au Théâtre de la Bastille avec un beau succès dans la pièce de Philippe Minyana Boomerang ou le salon rouge, avec la géniale Micheline Presle. Nous partons alors jouer en tournée, dont une date dans un petit théâtre au Luxembourg. Personne ne nous accueille à notre arrivée, et nos trois camarades régisseurs ont dû se débrouiller sans aucune aide pour monter le décor, préparer les loges et les costumes, mais nous sommes prêts. Toujours personne, ni personnel d’accueil, ni direction, pas un mot, pas un bonbon. Le rideau s’ouvre : trois spectateurs ! Au bout d’un quart d’heure, deux d’entre eux, affalés dans leur fauteuil, dormaient comme des bienheureux. Ce fut une heure et demie d’un fou rire difficilement retenu par toute la distribution – dans nos regards frisants en jeu : « Mais qu’est-ce qu’on f… là ! » Le seul « survivant » applaudit timidement. Un seul salut, retour à l’hôtel, retour à pied à la gare dans le froid le lendemain matin. Et surtout, le souvenir de l’adorable et merveilleuse Micheline riant de bon coeur de tout ça !
Première ovation ?
Premier spectacle, Avignon 1989, salle Benoît-XII, Vous qui habitez le temps – Valère Novarina m’avait engagé et nous avions répété alors que j’étais encore au Conservatoire. Soir de première, France Culture enregistre la représentation pour la radio. Première entrée en scène, mon personnage, L’Homme aux as, déroule un interminable monologue adressé à mon regretté camarade, l’immense Daniel Znyk. Fin du monologue et… énorme salve d’applaudissements qui me submerge comme si je m’étais pris un torrent sur la tête sans comprendre. Trente-six ans après, j’ai redonné vie à cet Homme aux as en ouverture de notre duo Le chanteur en perdition (L’amour est voyant), sur des textes de Novarina et des musiques de Christian Paccoud, que nous jouons depuis l’été 2025 avec ma partenaire et complice musicienne Lucie Taffin – comme un retour aux sources et un porte-bonheur. J’ajouterai l’incontournable et interminable standing ovation de plus de vingt minutes à la fin de chaque boucle de 24 heures des représentations de La servante d’Olivier Py.
Premier fou rire ?
Longtemps, je mettais un point d’honneur à ne jamais en avoir, jusqu’au jour où… Et il y en a tant depuis. Un en particulier me revient. Nous jouions dans Tête d’Or aux Bouffes du Nord. André Marcon, interprétant l’interminable agonie de Tête d’Or, allongé au bord du plateau, réclame : « Des linges frais et blancs. Enveloppez-moi dans une nappe comme un pain ! » – une scène absolument tragique. L’un de nos camarades du Théâtre d’Évreux, suivant la mise en scène, se précipite alors vers un sac, en sort un immense drap de lin plié en paquet serré. Comme à son habitude, il saisit deux coins du grand drap pour le déployer telle une grande voile, mais il lâche malencontreusement le paquet de presque deux kilos, qui, lui échappant, atterrit sur la tête d’un spectateur au premier rang. Je vous laisse imaginer la suite. André, yeux fermés, se doutant dans son agonie qu’il y a un problème, le camarade descendant dans le public récupérer le drap que, gentiment, le spectateur assommé lui tendit, et notre énorme fou rire collectif qui nous secouait littéralement et que nous avons tenté maladroitement de transformer en sanglots.
Premières larmes en tant que spectateur ?
Aux saluts de Arlequin, serviteur de deux maîtres à l’Odéon en 1997. Giorgio Strehler venait de mourir, Soleri, Arlequin éternel, retire son masque. Je me demande alors si cette grâce sur une scène, cet art, cette magie seront visibles et vivants à nouveau un jour. Je pleure. No comment.
Première mise à nu ?
Eh bien, au sens propre, moi qui suis plutôt pudique : après trente-cinq ans de bons et loyaux services dans le théâtre public, me voilà dans L’Avare de Molière, face à mon ami Laurent Stocker jouant Harpagon, pour mon premier rôle à la Comédie-Française, sur la scène de la salle Richelieu, dans le personnage de La Flèche, à 60 ans, dos au public et… cul nu. Je ne suis pas prêt d’oublier le soir où dix-sept autocars sont arrivés de la ville de Trappes pour une représentation privée en partenariat avec la Comédie-Française, avec à leur bord un public venant parfois pour la première fois au théâtre, sous le parrainage de Jamel Debbouze, un public génial et enthousiaste, Molière plus que vivant. Arrive la scène de La Flèche / Harpagon, le pantalon tombe, et s’ensuit une déflagration interminable de cris, de rires, de youyous. Je croise le regard de Laurent, le pantalon sur les chevilles, toujours dos à la salle, et je me dis : « Bon, on reprend comment ? » « Tenez, voilà encore une poche. Êtes-vous satisfait ? »
Première fois sur scène avec une idole ?
Une saison entière au Théâtre de Gennevilliers avec deux spectacles, deux mises en scène de Bernard Sobel : La bonne âme du Setchouan avec Sandrine Bonnaire, qui débutait au théâtre, et Tartuffe, dans lequel jouait Maria Casarès. Maria… Mes rêves de gosse, mes rêves de théâtre : le TNP, Vilar, Gérard Philipe, Camus, Bresson, Cocteau, Chéreau, Genet… La liste est trop longue pour cette légende. Et là, elle jouait Pernelle, la grand-mère dans Tartuffe, apparaissant au début, à 20h30, en costume noir XVIIe siècle, puis elle sortait et passait dans sa loge se changer en Pape. Elle chaussait des patins à roulettes et jouait à 21h dans la petite salle Elle de Jean Genet mis en scène par Bruno Bayen. Elle triomphait au bout d’une heure de seule en scène, repassait en loge, se rhabillait en Pernelle et venait nous rejoindre pour la dernière scène de Tartuffe. Maria Casarès et Micheline Presle, mes deux idoles.
Première interview ?
Pour France 3 Lille, durant mes années au Conservatoire avant mon arrivée à Paris. Je devais avoir environ 23 ans. Nous étions invités avec ma camarade Anne Baleyte pour une interview sur l’école d’art dramatique de Lille. Presque quarante ans plus tard, ayant un jour accès aux archives de l’INA, je retrouve et revois cette émission, jamais revisionnée depuis, avec mon fils de 20 ans, Josef, et là, sidération des deux : les mêmes ! Émotion.
Premier coup de coeur ?
La Fausse Suivante de Marivaux dans la mise en scène de Patrice Chéreau, inoubliable ! Avec Michel Piccoli, Jane Birkin, Laurence Bourdil, Bernard Ballet, Didier Sandre et Pierre Vial, mon papa de théâtre, que je revois assis sur un coffre à jardin au tout début du spectacle et que je reverrai encore des années plus tard assis à jardin dans le rôle de L’Annoncier du Soulier de satin dans la Cour d’honneur – encore – dans la mise en scène de son grand ami Antoine Vitez. Mon papa de théâtre, à qui nous venons de dire au revoir au Père-Lachaise. Mon coup de coeur pour toujours, grâce à qui je suis entré au Conservatoire et qui m’a tant transmis. Mon cher Pierre Vial.


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