Pour sa deuxième création en cinq mois, Jean-François Sivadier passe de Thomas Bernhard à Tchekhov et garde ses interprètes phares (Nicolas Bouchaud, Norah Krief…), mais aussi une forme de gouaille qui transcende cette brillante pièce sur l’ennui, la première de l’auteur russe à laquelle s’attelle le prolixe metteur en scène.
Il n’y a pas de maison ni de jardin, pas de campagne isolée matérialisée sur scène, mais d’emblée, nous sommes à la fois chez Tchekhov et chez Sivadier qui pourtant ne s’étaient encore jamais rencontrés. De l’auteur russe, on retrouve le sol de bois cabossé, sali de sciure et de poussière de ces demeures que leurs propriétaires n’ont plus les moyens d’entretenir ; du metteur en scène, épaulé par la scénographe Marguerite Bordat, on retrouve le goût des grands espaces, modulables à souhait, glissants – ils s’en donnent ici à cœur joie –, avec, au lointain, un refuge, une autre vie qui se trame à l’écart des spectateurs comme dans le récent Tout est calme dans les hauteurs. Avec des matériaux simples, instables – les mêmes grands rideaux de plastique translucide que dans Othello –, il invente des possibles. Pas nécessaire d’enfermer les personnages entre quatre murs, ils le sont suffisamment en eux-mêmes. Et d’ailleurs, ils arrivent sur le plateau, comme toujours chez Sivadier, par les travées de la salle, les recoins.
Ivanov traîne sa misère. Il ne peut pas rembourser ses dettes à Zinaïda (Agnès Sourdillon), la femme de son ami Lebedev (Zakariya Gouram) ; il n’aime plus son épouse, qui a abandonné sa judéité pour lui et qui, du même coup, a été reniée (dot comprise) par ses parents. Pour se départir de son vieil oncle, comte sous le sou, et surtout du médecin de sa femme qui le fustige de tant d’égoïsme, il fuit se divertir dans la famille de son ami. C’est le jour de l’anniversaire de la jeune adulte Sacha, amoureuse depuis l’enfance de cet Ivanov dépressif qui finira par accepter le mariage avant d’y mettre aussitôt fin en mourant. Le tableau n’est pas reluisant. Et les propos tournent en boucle tant chacun n’a rien d’autre à raconter que ses petites rancœurs et commenter les amours abimés et crépusculaires de cet Ivanov torturé qui s’étouffe dans sa culpabilité. Pourtant, Tchekhov, avec son écriture sans faux-semblants, est épatant. Son auscultation – il était aussi médecin – de la société est implacable. Jamais binaire, il décèle chez chacun les failles et ne les réduit pas à leur rang – « En chacun de nous, il y a trop de rouages », dit Ivanov. Les dix interprètes s’engouffrent dans cette langue avec beaucoup de souffle et de corps : Sacha sautille quand elle désire et s’étale de tout son long au sol quand elle est déçue. À l’instar d’Anna Petrovna (Norah Krief, grande encore) et d’Ivanov, à bout d’énergie. Et quand les corps humains n’y suffisent plus, Sivadier lorgne du côté de l’animalité comme un motif réitéré par le son – des hululements, des aboiements, voire des hurlements de loup – ou visuellement – le médecin enfile une tête de hibou à la mort programmée d’Anna Petrovna, malade de la tuberculose.
« On s’ennuie tellement qu’on a les os qui se coincent », entend-on. C’est si vrai que la pièce, la première de Tchekhov qui sera jouée (en 1887) car Platonov, écrite dix ans plus tôt, ne sera pas portée à la scène du vivant de l’auteur, a connu deux versions. La première, plutôt une comédie, et l’autre, plutôt un drame. Alors âgé de 27 ans, l’écrivain a dû trouver la bonne distance pour traiter le sujet de ce travail, mal reçu de prime abord par les spectateurs moscovites, puis saint-pétersbourgeois, circonspects face à ces anti-héros. Avec sa collaboratrice Véronique Timsit, Jean-François Sivader mêle savamment les deux versions, traduites par Françoise Morvan et André Markowicz, et déjoue la mollesse qui irrigue tous les personnages. Pas seulement parce que la musique est présente sous forme de cabaret, mais aussi parce que les registres de jeu s’imbriquent avec dextérité. Nicolas Bouchaud ne joue pas en force. Mieux, il tempère le rythme échevelé de ses camarades de jeu, parmi lesquels il retrouve notamment le jeune Frédéric Noaille, qui semble s’installer dans la troupe après avoir joué Tout est calme dans les hauteurs, toujours en tournée. Formé au CNSAD, il est par ailleurs un fidèle de Sylvain Creuzevault, comme plusieurs autres interprètes de cette distribution passés par le TNS, dont Charlotte Issaly (une Sacha aux multiples facettes), où il a enseigné. Dans un dernier geste, Ivanov ferme ses propres yeux et d’un même mouvement la lumière l’irradie. Ce dépressif a trouvé le repos et la vitalité du théâtre de Sivadier luit encore !
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Ivanov
d’Anton Tchekhov
Traduction André Markowicz, Françoise Morvan
Mise en scène Jean-François Sivadier
Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Véronique Timsit
Collaboration artistique Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
Scénographie Marguerite Bordat
Lumière Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin
Son Yohann Gabillard
Masques Loïc Nebreda
Costumes Virginie Gervaise
Stagiaire aux costumes Myrhdin Baran-Marescot
Perruques et maquillage Mityl Brimeur
Régie générale Guillaume Jargot
Régie lumière Jean-Jacques Beaudouin
Régie son Yohann Gabillard
Régie plateau Christian Tirole
Accessoiriste Julien Le Moal
Habillage Valérie de Champchesnel
Construction du décor Ateliers du TNP
Confection des costumes avec la participation de l’atelier de costumes du TNP
Compagnonnage à la dramaturgie Julien Vella
Stagiaires Matis Florent Gicquel, Yacine Bathily, Chaimaa El Mehia, Conrad AllainProduction déléguée Compagnie Italienne avec Orchestre
Coproduction Théâtre National Populaire ; Théâtre Nanterre-Amandiers, centre dramatique national ; Théâtre de Carouge ; TAP, Théâtre Auditorium de Poitiers, scène nationale ; Théâtre National de Nice ; Le Quartz, scène nationale de Brest ; La Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national ; L’Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry ; Tandem, scène nationale Douai-Arras
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Avec le soutien du ministère de la Culture (DRAC Ile-de-France), au titre de l’aide aux compagnies conventionnéesLa pièce est publiée aux éditions Actes Sud, collection « Babel ».
Durée : 2h40
TNP – CDN de Villeurbanne
du 21 janvier au 6 février 2026Théâtre de Caen
du 18 au 20 marsTandem, Scène nationale de Douai-Arras
du 25 au 27 marsLa Coursive, Scène nationale de La Rochelle
les 1er et 2 avrilThéâtre de Carouge (Suisse)
du 21 avril au 10 maiL’Azimut, Antony
les 20 et 21 maiTAP, Scène nationale de Grand Poitiers
les 10 et 11 juin



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