Après le coup d’essai, le coup de maître ? Un an après un spectacle monté avec la Belle Troupe des Amandiers, Margaux Eskenazi continue avec sa compagnie Nova son travail autour de l’oeuvre d’Imre Kertész. Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge mêle une réflexion dense et hautement intéressante à une forme théâtrale toujours aussi pleine de simplicité, de sens et de plaisir.
Qu’est-ce qu’être juif ? Qu’est-ce que se sentir juif ? En quoi consiste ce qu’on nomme « la judéité » ? Le Kaddish de Margaux Eskenazi place en son cœur ces interrogations portées par toute l’oeuvre d’Imre Kertész, écrivain juif hongrois nobélisé en 2002. L’œuvre d’un homme déporté à l’âge de 15 ans, traversant ensuite la dictature communiste d’un pays qui vit maintenant sous la coupe de Victor Orban, dont le régime fait tout pour effacer le souvenir de la collaboration de son pays avec le régime nazi, son vif antisémitisme d’alors, entraînant dans sa cancel culture les écrits et la figure de l’illustre écrivain – ses écrits ont, par exemple, été retirés en 2020 du programme des écoles hongroises.
L’an dernier, avec la Belle Troupe de Nanterre-Amandiers, Margaux Eskenazi avait construit une première forme, très aboutie, de sa recherche autour de Kertész. Après Kaddish, mémoires, voici maintenant Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge, et toujours la même envie pour l’artiste de questionner sa propre judéité en écho avec les écrits de l’écrivain hongrois. La question revêt de nouveaux enjeux aujourd’hui, à l’heure d’une résurgence de l’antisémitisme, du nouveau tour pris par la question israélo-palestinienne et, plus largement, du chaos dans lequel s’engagent les relations internationales. Mais elle reste aussi structurellement semblable. L’écrivain hongrois devient d’ailleurs dans ce spectacle le dibbouk de la jeune artiste, une figure traditionnelle de la culture juive, sorte d’esprit qui se réincarne en elle, dont elle porte donc le souvenir et les interrogations. Enfin, plutôt le dibbouk du double fictionnel de l’artiste, le personnage de Rosa, incarné dans ce spectacle par Kenza Laala, au jeu à la fois simple et multicolore.
Jeu de doubles et de dédoublements, tout le monde ici est à la fois personnage et interprète, rôle et individu, le spectacle traversant allègrement, à de multiples reprises, la frontière entre la réalité et la fiction. Ainsi, à l’instar d’un monologue de Michael Charny, acteur d’origine israélienne, qui considère la question israélo-palestinienne de manière tranchante en cherchant à dépasser le traditionnel « c’est compliqué », Kaddish passe régulièrement d’un univers à l’autre, de celui d’une famille, double fictionnel de celle de Margaux Eskenazi, imagine-t-on, aux fictions de Kertész, à notre réalité contemporaine, de France, d’Israël et de Hongrie, puis à celle d’une troupe de théâtre dont la metteuse en scène, depuis ses débuts, fait en sorte qu’elle imprègne ses créations des recherches et des histoires personnelles de chacun des interprètes. L’ensemble permet de multiplier les plans de théâtralité que Margaux Eskenazi articule brillamment entre eux, avec une fluidité et une habileté remarquables, ménageant une belle variété d’adresses, de registres de jeu, le tout avec l’accompagnement musical envoutant de Malik Soarès, figure, à la fois, du juif errant et du troubadour, qui joue des musiques du folklore yiddish et klezmer en lap steel guitar (avec la guitare sur les genoux).
Spectacle de plus de 3h30, entracte compris, dont la deuxième partie, qui approfondit la recherche personnelle de Margaux Eskenazi, gagnera peut-être à se resserrer, Kaddish parcourt donc la vie de l’écrivain à travers ses doubles fictionnels en suivant peu ou prou son cours chronologique. Parallèlement, avec humour souvent – comme lors de la belle leçon inaugurale sur les langues sémites menée par Michael Charny –, la famille de Rosa – son frère Adam, très religieux et ferrovipathe, sa femme absente, leur fils Gabriel qui disparaît dès qu’il peut, son copain goy, Barthélémy, qui a quelque chose à se faire pardonner, leur fille Judith qui recolle les morceaux et la grand-mère qui ne raconte rien de son passé, mais veut se faire enterrer en Israël où elle n’a jamais mis les pieds – déploie quelques échantillons ordinaires de rapport à la judéité, qui peut être à la fois tout et rien, mais reste l’inamovible toile de fond d’êtres qui, s’ils ne souhaitent pas s’en saisir, sont de toute façon rattrapés par elle, comme on l’est tous par sa famille. Cette stimulante et joyeuse réflexion embrassant bien sûr au-delà de la passionnante question de la judéité celle, qui ne l’est pas moins, de l’identité.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Kaddish, la femme chauve en peignoir rouge
Conception, adaptation et mise en scène Margaux Eskenazi
D’après l’œuvre d’Imre Kertész et les improvisations des interprètes
Basé sur des extraits des œuvres de Imre Kertész Être sans destin, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Le Refus, Dossier K, Le Chercheur de traces, Un autre, Journal de galère, L’Holocauste comme culture
Traduction Charles Zaremba, Natalia Zaremba-Huzsvai
Avec Armelle Abibou, Michael Charny, Milena Csergo, Lazare Herson-Macarel, Kenza Laala, Raphaël Naasz
Guitare, chant et direction des chœurs Malik Soarès
Dramaturgie Guillaume Clayssen, Lazare Herson-Macarel
Conseiller historique Nicolas Morzelle
Collaboration à la mise en scène Chloé Bonifay, Tiphaine Rabaud-Fournier
Scénographie Sarah Barzic, Jean-Baptiste Bellon
Accessoires Sarah Barzic
Costumes et assistanat à la scénographie Loïse Beauseigneur
Création lumière Marine Flores
Musiques originales Antoine Prost, Malik Soarès
Son Antoine Prost
Régie générale et collaboration à la vidéo William Leveugle
Collaboration musicale et sonore Camille Vitté
Création vidéo Raphaël Naasz
Construction Victor Veyron, Julien Ménard
Assistanat à la scénographie Mathilde Juillard
Peinture décor Myrtille Pichon
Assistanat aux costumes Ilona Person Medina
Typographie Maxime Brossard
Chorégraphie Sonia Al Khadir
Régie générale et son William Leveugle
Régie générale et plateau Thomas Mousseau-Fernandez
Régie lumière Marine Florès, Mona Marzaq
Régie son Rose Bruneau
Régie plateau et habillage Loïse Beauseigneur, Sarah BarzicProduction La Compagnie Nova
Coproduction Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre Dramatique National, Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux, La rose des vents Scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, le Théâtre Gérard Philippe, Saint-Denis – Centre Dramatique National, théâtre des Îlets – centre dramatique national de Montluçon – région Auvergne-Rhône-Alpes, le Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, le Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre Dramatique National du Val-de-Marne
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien de l’Institut français de Hongrie, du Kristaly Szinter, Budapest, du Nouveau Théâtre Populaire, Fontaine Guérin, du Théâtre de la Tempête, Paris, du Moulin de l’Hydre, Saint-Pierre-d’Entremont, du Collectif 12, Mantes-la-Jolie, du Théâtre du Fil de l’Eau, Pantin, du Pavillon, Romainville, du Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN, de la Fondation Vinci, de la Fondation de France et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.Imre Kertész est représenté par L’ARCHE, agence théâtrale.
Textes disponibles dans leur intégralité aux éditions Actes Sud.Durée : 3h30 (entracte compris)
Vu en janvier 2025 à La rose des vents, Scène nationale de Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq
Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon
les 28 et 29 janvierLes Gémeaux, Scène nationale de Sceaux
les 6 et 7 févrierThéâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN
les 12 et 13 févrierThéâtre National Populaire, Villeurbanne
du 20 au 27 marsThéâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, en partenariat avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry
les 2 et 3 avrilThéâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis
du 8 au 19 avril



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