Dans Écorces, polar forestier, Alice Carré porte au plateau la question du devenir de nos forêts avec simplicité et humour. Un spectacle modeste et éclairant qui lie comédie et documentaire, enquête policière et substrat autobiographique.
Dans son fameux Effondrement (Éditions Gallimard), le géographe Jared Diamond revient sur la disparition de quelques civilisations et nous permet de tenter de mieux saisir les enjeux qui se posent pour la nôtre. Il raconte ainsi notamment l’histoire de l’île de Pâques et comment son déboisement a provoqué sa perte. Poumon de la planète, outil indispensable pour freiner les vents, drainer les sols et éviter leur assèchement, refuge d’une biodiversité cruciale pour notre survie, les forêts constituent en effet un enjeu majeur pour la préservation du vivant. Les atteintes aux forêts primaires du Congo, du Brésil et d’Asie sont à ce titre de véritables catastrophes, tout comme l’augmentation spectaculaire de la mortalité de nos arbres.
Alice Carré ne nous avait pas habitués jusqu’ici à s’aventurer sur le terrain de l’environnement et de l’écologie. Plutôt versée sur la question coloniale (Et le coeur fume encore, Brazza-Ouidah-Saint Denis) et son racisme afférent (1983), elle raconte avoir reçu en héritage à la mort de son père quelques parcelles boisées qui l’ont fait s’intéresser de plus près à la question. Il n’en fallait pas davantage à cette adepte d’un théâtre documenté pour créer cet Écorces, polar forestier, qu’elle propose en version salle, mais aussi en version extérieure, pour aller de plus près observer nos forêts et ce qu’on leur fait. Comme souvent, elle y emploie une narration simple, ici plus distanciée du réel qu’elle n’en a l’habitude, même si les liens qu’elles tissent avec celui-ci sont limpides. Au cœur d’Écorces, la disparition d’un membre de l’ONF (Office National des Forêts) s’entrelace en effet avec l’aventure d’Alba, sorte de double de l’autrice, qui erre à travers les parcelles que lui a laissées son père, à la recherche de mystérieuses énigmes qu’il y a essaimées. Prolifération du pin Douglas à des fins d’exploitation, coupes rases pour produire des pellets, reboisement à marche forcée comme alibi pour le greenwashing, déforestation de forêt primaires pour la folie extractiviste et néo-coloniale de sociétés comme Total, la longue série des atteintes aux forêts se déploie ainsi à travers la quête de la jeune femme et une enquête policière, plutôt rigolote, dans laquelle les personnages, comme, par exemple, deux gendarmes maladroits, ont la qualité d’échapper aux attendus de leurs représentations traditionnelles, tout en constituant de véritables types comiques.
Avec une dramaturgie qui permet aux six interprètes de changer régulièrement et rapidement de personnages, la vive succession de courtes scènes n’évite toutefois pas que s’installe par moments une certaine monotonie, peut-être aussi parce que le résultat de l’enquête paraît vite secondaire au spectateur. La forme du polar ne sert en fait que d’habillage à la traversée d’une thématique ô combien actuelle et passionnante. Alice Carré en préserve, même si son propos penche évidemment du côté écolo, la complexité, et relate la diversité des intérêts en jeu dans l’avenir de nos forêts. Elle passe en revue de nombreux acteurs de la question forestière, de l’ONF aux multinationales, en passant par les start-up de com écolo, et croise au passage d’autres thématiques qui lui sont chères, telles celles du patriarcat ou des trajectoires des réfugiés. Sensible, simple et sincère, cet Écorces est comme du bois tendre où il manquerait un peu de nœuds. On y croise toutefois des registres théâtraux plus variés que les espèces de bien de nos bois, et le spectacle apporte à cette question touffue du devenir de nos forêts une lumière de clairière.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Écorces, polar forestier
Texte et mise en scène Alice Carré
Avec Yacine Aït Benhassi, Manon Combes, Paul Delbreil, Marie Demesy, Josué Ndofusu, Lymia Vitte
Collaboration à la mise en scène Pierre-Angelo Zavaglia
Composition musicale Benjamin James Troll, Lymia Vitte
Scénographie Caroline Frachet
Lumière et régie générale Madeleine Campa
Régisseurs Justin Gaudry, en alternance avec Clément Macoin
Costumes Anaïs Heureaux
Vidéo Victor Lepage
Complicité dramaturgique Claire Barrabès
Stagiaire Rose Etienne
Conseil Forestier Association Recrue d’essencesProduction Compagnie Eia ! – Le Bureau des filles
Coproduction Théâtre de la Cité internationale, La Comédie de Saint-Étienne, Le Tangram – Théâtre d’Évreux, Veilleur de nuit production, Théâtre Brétigny, Les Gémeaux
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistiqueLa compagnie Eia ! est en résidence de création et d’action artistique de 2025 à 2026 au Théâtre de la Cité internationale, avec le soutien de la Région Île-de-France.
Durée : 2h
Théâtre de la Cité internationale, Paris
du 12 au 24 janvier 2026Forêt d’Évreux, avec Le Tangram, Scène nationale d’Évreux (forme en plein air)
le 30 maiLes Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (forme en plein air)
en mai11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juilletLa Comédie de Saint-Étienne, CDN
du 1er au 4 décembre



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