C’est un spectacle sensible et délicat que signe Eddy Pallaro, à la tête du bien nommé Atelier des fictions. La Pudeur est un duo sur le fil dans lequel un homme et une femme, se retrouvant deux décennies plus tard, convoquent leur relation passée et cette première fois aussi ordinaire que maladroite qu’ils n’oublieront pas.
Cela fait dix ans tout rond qu’Eddy Pallaro a fondé sa compagnie, L’atelier des fictions, autour de l’envie de partager des histoires qui nous ressemblent et nous rassemblent, d’explorer ce qui nous lie, nous délie, nous relie, grâce à des spectacles épurés et de proximité. Avec La Pudeur, petite forme orientée vers l’adolescence, destinée à être jouée hors les murs, au plus près des publics – en établissements scolaires, salles polyvalentes, bibliothèques –, ou dans des théâtres, comme ici au Dunois, il imagine les retrouvailles d’un homme et d’une femme vingt ans après la fin de leur histoire d’amour, à une époque où ils n’étaient encore qu’adolescents, découvrant ensemble, et pour la première fois, tâtonnants et maladroits, le corps de l’autre et ses émois.
La Pudeur porte bien son titre car tout, du texte au jeu des interprètes, n’est que délicatesse. Au plateau, le minimum : un bureau d’écolier en fond de scène, puis un banc. Au sol, un carré blanc définit l’espace scénique sans le limiter pour autant puisque le comédien, puis la comédienne y naviguent entre le dehors et le dedans au rythme des souvenirs évoqués. Car si les déplacements répondent à une ligne claire et précise de part et d’autre de cette page blanche que les deux protagonistes remplissent au fur et à mesure qu’ils évoquent leur relation d’antan, le récit, lui, saute d’une scène à l’autre, défiant la pure et simple chronologie. Tout commence avec lui, regard public et parole posée. Il a 18 ans. Dans la voiture de ses parents au bord du divorce, l’ambiance est morose, mais ce qui l’attend dans la très grande ville, c’est ce nouvel appartement où il va vivre. Le premier jour du reste de sa vie commence par un déménagement et un éloignement. Derrière lui, son enfance, son adolescence, le village où il a grandi et sa petite amie. En la convoquant, elle apparaît, côté public, se joint à lui pour remonter le fil, refaire l’histoire.
Tout en retenue, mais ancrés, solides et solaires, Julien Geffroy et Cécile Coustillac incarnent à merveille cette histoire plus que des rôles à part entière. Se retrouvant longtemps après leur premier baiser, ils se racontent au présent et se remémorent le passé. La pièce d’Eddy Pallaro avance ainsi par fragments, d’une temporalité à l’autre, entre évocations parcellaires des moments clés de leur relation, l’ici et maintenant de leur nouvelle vie et ce qui reste de l’ancienne. Le petit mot qu’on fait passer par un intermédiaire, la réponse qu’on attend, les aléas et les doutes, les décisions qui changent tout, la peur qui fait reculer et le désir qui fait avancer… On plonge avec eux dans nos propres souvenirs adolescents, jusqu’à cette scène centrale où l’un face à l’autre, à distance de l’évènement, mais tendus l’un vers l’autre, yeux dans les yeux, ils se rappellent leur toute première fois. La première fois où ils ont fait ou essayer de faire l’amour. La banalité de la chose et l’épiphanie qu’elle représente, le trouble, le malaise, l’ambivalence, la maladresse, toutes les nuances de gêne et d’incertitude sont décris avec une pudeur qui donne son titre au spectacle, mais n’empêche pas que les choses soient dites.
La Pudeur est un spectacle de dentelles. Tout en finesse, à fleur de peau, le texte d’Eddy Pallaro sonde avec une infinie justesse le début vacillant des sentiments, l’inquiétude et la fierté, l’embarras et la joie. Jonglant entre l’inexpérience des premiers pas amoureux et la maturité acquise entre les deux, Cécile Coustillac et Julien Geffroy nous offrent des visages changeants et cette sincérité qui parcourt tout le spectacle, à l’image de ce qui définit le mieux la relation représentée. Dans ce théâtre de proximité et de porosité, personne ne roule des mécaniques, personne n’a rien à prouver, il n’y a ni gagnant ni perdant, mais la beauté d’un lien qui se cherche et se tisse en oscillant, se défait inexorablement avec la distance et les années, et renaît le temps de retrouvailles qui ont la grâce des sentiments vrais. Et savent le prix des premières fois et du respect. Destiné en particulier à un public adolescent, mais pas seulement, ce spectacle a le mérite supplémentaire d’aborder avec tact des situations fondatrices à un âge où l’on se construit dans le rapport à l’autre avec toute l’inexpérience due à la découverte de l’intimité et au tabou, familial et sociétal. Entendre ce récit sensible qui n’évite pas le sujet du rapprochement des corps et décrit dans tous ses aléas ce premier rapport sexuel timide et gauche, chaussettes aux pieds, parcouru de rires gênés, de rouge aux joues et de sensations nouvelles, promet de faire particulièrement écho chez les jeunes et de palier la solitude et le silence qui entourent la chose. Aussi nécessaire qu’émouvant, donc.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
La Pudeur
Texte et mise en scène Eddy Pallaro
Avec Cécile Coustillac, Julien Geffroy
Création lumière Eric Planchot
Création son Bénoni Tressel
Régie lumière Célia Roumi
Régie son Kevin BardinProduction L’atelier des fictions
Coproduction Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants
Soutiens Le lieu unique – Nantes Scène nationale, La Commune – CDN d’Aubervilliers
Avec l’aide de la Ville de Nantes et du Département de la Loire AtlantiqueDurée : 50 minutes
À partir de 14 ansThéâtre Dunois, Paris
du 2 au 7 février 2026



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