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« Popanz », une pépite qui va faire du bruit

Coup de coeur, Les critiques, Paris, Théâtre
Popanz d'Ivan Márquez
Popanz d'Ivan Márquez

Photo Jean-Louis Fernandez

Avec Popanz, programmé dans le cadre de la version hivernale du Festival BRUIT au Théâtre de l’Aquarium, Ivan Márquez fait son entrée dans la cour des grands et impose avec fracas un théâtre réjouissant d’artisanat et de machinerie funambule, aussi burlesque que philosophique, porté par trois interprètes malicieux qui mettent à nu la représentation pour mieux nous éclairer sur nos mécanismes de croyance et nous offrir de prodigieuses visions.

Notre attente est déjà grande lorsque nous arrivons dans la nuit du bois de Vincennes à la Cartoucherie pour nous réchauffer à l’ambiance conviviale de l’Aquarium et à la programmation dynamique et expressive de son festival théâtre et musique, le bien nommé BRUIT. Car l’étape de travail de la compagnie La feinte découverte la saison dernière dans le cadre de Fragments, festival dédié à la jeune création théâtrale, avait provoqué en nous une intense curiosité et un vif intérêt. Déjà, une esthétique et une singularité s’y affirmaient, avec une vision solide et un aplomb saisissant, à la mesure d’un goût prononcé pour l’instabilité et le chaos maîtrisé. C’est qu’Ivan Márquez, à la mise en scène, a de la bouteille. Assistant de Jean-François Sivadier et de Sylvain Creuzevault, ce beau compagnonnage gage d’une maturation dans l’ombre de son propre geste artistique. Le voir éclore dans la petite salle – qui n’est pas petite d’ailleurs – de l’Aquarium a comblé nos espoirs.

Popanz est le fruit d’une écriture collective, nourrie de contes populaires et de romantisme allemand. Puisant chez les frères Grimm et Charles Perrault, ainsi que chez le poète germanique Ludwig Tieck – moins connu en France que les deux autres, mais au rôle néanmoins crucial dans l’essor de ce courant littéraire – et dans la matière narrative du Chat botté que tout le monde connaît – ou croit connaître –, et qui leur sert de fil rouge et de démonstration réjouissante, nos trois compères en queue de pie et combinaison de travail noir corbeau ont fait un sacré tapage et puissamment changé l’atmosphère de la salle en une heure de représentation. À en croire l’hilarité contagieuse succédant à une écoute attentive, l’adhésion visible d’un public de rêve, installé dans un dispositif bifrontal de part et d’autre d’un théâtre de tréteaux réinventé, le courant est passé. Au moment des saluts, applaudissements enthousiastes et hurlements de contentement ont fait allègrement résonner le plaisir partagé. Machinerie à vue, planches bientôt désossées, cordes, néons, poids et poulies mobiles, l’arsenal scénographique est en lui-même un protagoniste fondamental de ce théâtre capharnaüm, aussi savant que foutraque, aussi accessible et généreux qu’érudit et intelligent.

En allemand, « popanz » désigne un simulacre, un épouvantail, un fantoche. Et c’est justement autour de la notion d’artifice que s’affaire la compagnie La feinte, qui bricole à vue et dans une humeur vagabonde et burlesque ses outils et son espace de jeu. Au bout de ce radeau de bois brinquebalant comme une construction inachevée, qui tend plus au démembrement que le contraire, un petit bureau avec micro où le trio, comme un seul être à trois têtes, pose les bases, tout en détours et digressions, du conte qui les (pré)occupe : l’histoire d’un pauvre meunier affamé qui, héritant d’un chat rusé comme un renard, se retrouve embringué dans une série de mensonges astucieux destinés à le sortir de sa condition. Une fable qui, dans sa matrice même, tisse affabulations et manipulations à des fins concrètes : s’extraire de la misère. Un mélange de vrai et de faux qui implique croyance et naïve adhésion pour qu’existe l’illusion. Le lien avec le théâtre se fait sans mal, et le trio s’ingénie alors à nous embarquer dans la fiction tout en révélant, dans le même temps, les ficelles qui la tiennent debout, en se permettant chemins de traverse et écarts buissonniers, temps de pause déjeuner et parenthèse de divertissement.

Tout cela est éminemment réjouissant. La problématique marionnettique qui sous-tend ces questionnements est amenée avec l’élaboration en direct d’une figure composite associant roue de vélo, bras articulé et haut-parleur grésillant, comme un tableau de Duchamp ou une machine poétique de Tinguely. À l’image de ce bric-à-brac que devient le plateau, bientôt ravagé par une tempête qui broie ce qui reste du théâtre et de théâtre. Les faux-semblants ne sont plus que ruines. Le trio se retrouve alors autour d’un feu où la fin nous est contée dans le dépouillement de l’oralité qui reste. Après le jeu, l’imitation, la représentation, le voile est levé et la vérité fait loi, tandis qu’un dernier air de flûte traversière vient ponctuer la rocambolesque traversée.

Difficile de témoigner de toute la richesse de ce spectacle aux strates et références nombreuses, et parfois mystérieuses. Les trois interprètes, Mirabelle Kalfon, Franz Liebig et Vincent Pacaud, aussi charismatiques que clownesques, y jonglent entre le français et l’allemand, se traduisant simultanément. Ils mènent ce jeu de dupe avec un panache et un allant surprenant, activant ce décor géant comme un castelet de marionnettes dont ils sont à la fois les manipulateurs et les pantins. Entre polyphonies de voix, distorsion du son, soufflerie mélodique et bain sonore aquatique, ils font résonner le décor comme une immense mécanique musicale, un instrumentarium géant. Un terrain de jeu pour orchestre brut, tout en trappes, cachettes secrètes et pochette surprise, où les expressions deviennent des images – comme raconter des salades une laitue plein la bouche –, où la simulation est plus vraie que nature – « Plus tu te noies, plus on y croit ! » – et l’usage de la chute un sursaut comique imparable. Entre le dadaïsme et le romantisme, Popanz fait de son désordre et de ses catastrophes, de ses leurres, pièges et faux-semblants, le terreau d’un théâtre de tréteaux aussi drôle qu’innovant, ludique et artisanal, porté par un trio formidable, qui s’adresse aux adultes autant qu’aux enfants.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Popanz
Écriture collective en français et allemand inspirée des œuvres de Charles Perrault, Ludwig Tieck, Jacob et Wilhelm Grimm, Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Heinrich von Kleist, Heiner Müller et Louis Marin
Mise en scène Ivan Márquez
de et avec Mirabelle Kalfon, Franz Liebig, Vincent Pacaud, et la voix de Jeanne Candel
Dramaturgie Gregory Aschenbroich
Scénographie, costumes et régie plateau Ninon Le Chevalier
Création sonore Matthieu Fuentes
Création lumière et régie générale Arthur Mandô
Regard extérieur Noémie Langevin, Pier Lamandé

Production La feinte
Coréalisation la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
Avec le soutien des Ateliers Médicis ; Festival Fragments ; L’agence culturelle Grand Est et Culture Moves Europe – Union Européenne
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien en résidence de création de la vie brève – Théâtre de l’Aquarium ; La Pokop ; Compagnie Le singe – Sylvain Creuzevault ; Théâtre national de Strasbourg école ; Théâtre L’Échangeur – Cie Public Chéri et La Grande Mêlée – Bruno Geslin

Durée : 1h
À partir de 10 ans

Théâtre de l’Aquarium, Paris, dans le cadre du festival BRUIT
du 29 janvier au 1er février 2026

30 janvier 2026/par Marie Plantin
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