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« Le Banquet », festin de mots

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
Nicolas Liautard et Magalie Nadaud créent Le Banquet d'après Platon
Nicolas Liautard et Magalie Nadaud créent Le Banquet d'après Platon

Photo Christophe Battarel

Adaptation à la fois joyeuse et sérieuse du fameux dialogue de Platon, Le Banquet mis en scène par Nicolas Liautard et Magalie Nadaud donne une vie contemporaine à ses échanges sur l’Amour tout en conservant leur saveur bien antique.

Ah, Platon… L’école, les premiers contacts avec la philosophie. Ces textes peuplés de dialogues, d’échanges entre des hommes aux noms bizarres. Avec les interventions de Socrate, dont, à force, on sait par avance qu’il finira par remporter la mise, tellement qu’on se demande si ce n’est pas un peu romancé tout ça. Et ces palabres à n’en plus finir sur des thèmes dont on se dit bien qu’entre amis, on ne passerait pas plus de trois minutes à discuter avec tant de sérieux. Qu’ils sont étranges tous ces dialogues pour l’élève de terminale qui n’arrive pas à croire qu’ils ont vraiment existé ces êtres antiques couverts d’un chiton qui boivent, se séduisent et philosophent jusqu’au bout de la nuit. Mais c’est bien l’un d’eux, le plus célèbre probablement, parce qu’il traite de l’Amour et paraît parfois avoir conditionné la vision occidentale de la seconde moitié avec le récit d’Aristophane, contant que les humains étaient autrefois bifaces (homme-femme, homme-homme ou femme-femme), séparés en deux lors de leur chute dans l’univers et cherchant dès lors à retrouver leur moitié perdue – et que ce seraient ces retrouvailles qu’on appellerait l’Amour –, c’est donc bien ce texte du Banquet que la compagnie Robert de profil a décidé de passer au plateau sous la direction de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud.

Sur scène, cinq jeunes femmes et un jeune homme jouent au ping-pong dans une ambiance détendue. Iels paraissent attendre quelqu’un, ou quelque chose, et s’amuser en patientant. Les spectateurs sont disposés en bi-frontal et les lumières de la salle ne s’éteindront pas, pour mieux diffuser peut-être celles des philosophes en herbe qui sont ici réunis. Bien sûr, ce sont des femmes qui jouent des hommes. Athènes n’était pas aussi avancée sur le traitement des femmes que dans l’exercice d’une certaine démocratie. Et le seul acteur attendra la toute fin du spectacle pour prendre à son tour la parole. Ça change, évidemment, pour un homme. Elles sont donc Agathon – l’hôte –, Apollodore, Aristodème, Aristophane, Pausanias et, bien sûr, la star, l’idole, convoité et désiré, l’insaisissable et lumineux prince des philosophes, Socrate.

Défilent donc les orateurs qui se mettent au défi de faire le meilleur éloge de l’Amour. Pausanias démarre ; puis Aristophane, celui qu’on connaît bien pour ses comédies, raconte son histoire de sphères séparées ; puis Agathon, qui a, la veille, remporté un concours de tragédie ; et enfin, Socrate, celui que tout le monde attendait. Comme d’habitude, il va plier le game, au bout d’une longue intervention que, comme d’habitude, il ponctue de moult interrogations adressées à ses comparses. Alcibiade, in fine, viendra relancer les débats d’une intervention pleine de déception amoureuse, apportant une note nouvelle à des échanges qui s’étaient tenus jusque-là dans une grande convivialité agrémentée de quelques chansons et de verres de vin.

L’idée est convaincante de donner chair à ces êtres de papier qui nous parurent si étranges quand nous avions 16 ans. Un peu bourges germanopratins qui s’égayent de leurs succès et s’enivrent de leur brio, ces comparses philosophes rappellent aussi que bruissaient déjà les concepts qui gouvernent nos représentations occidentales de l’Amour dans ces imaginaires si exotiques de l’Antiquité. Mais ce que ce Banquet met le plus en exergue est certainement cette joie que les convives ont à réfléchir ensemble, cette bienveillance dans laquelle ils peuvent parfois s’opposer, leur goût pour une parole tournoyante qui s’entremêle à leurs sentiments, à leur vie, à leurs amours et à leurs amitiés. Il y a dans ce plaisir du palabre et de la pensée un prélude aux salons du XVIIIe et le négatif des échanges numériques d’aujourd’hui, qu’accompagne bien sûr l’espoir qu’une telle joie du partage puisse un jour retrouver une place centrale.

Eric Demey – www.sceneweb.fr

Le Banquet
Texte Platon
Mise en scène Nicolas Liautard, Magalie Nadaud
Avec Sarah Brannens, Émilien Diard-Detoeuf, Jade Fortineau, Maïa Foucault, Mahdokht Karampour, Célia Rosich
Lumières, régie générale Emeric Teste
Son Nathan Avot
Costumes Sara Bartesaghi Gallo, Simona Vera Grassano

Production Robert de profil
Coproduction CdbM – Centre des bords de Marne – Le Perreux-sur-Marne
Coréalisation Théâtre de la Tempête
En partenariat avec l’Amin Théâtre – Le TAG
Avec le soutien de l’Adami et de la Ville de Paris
Action financée par la Région Ile-de-France

Robert de profil est conventionnée par le conseil départemental du Val-de-Marne et la DRAC Ile-de-France. Le Théâtre de la Tempête est subventionné par le ministère de la Culture, la Région Ile-de-France et soutenu par la Ville de Paris.

Durée : 1h50

Théâtre de la Tempête, Paris
du 3 au 21 décembre 2025

9 décembre 2025/par Eric Demey
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