Avec la complicité du compositeur et musicien Victor Pavel, l’auteur et metteur en scène Valérian Guillaume se lance dans une audacieuse entreprise d’improvisation textuelle et musicale en direct, qui confine à l’exercice de style largement vain.
Voilà quelques saisons que Valérian Guillaume a su se faire une place dans le paysage artistique. Sur les plateaux de théâtre, d’abord, où, après avoir été dirigé par Bernard Sobel, Jean Bellorini, Rachid Ouramdane, Mathilde Monnier et François Olislaeger, il s’est jeté dans le grand bain, à l’écriture comme à la mise en scène. À la tête de la Compagnie Désirades, du nom de l’un de ses premiers spectacles avec La Course, Éclipses et Golem total, le tout juste trentenaire a adapté son brillant premier roman, Nul si découvert, avant de donner naissance à Richard dans les étoiles, de reprendre son « projet de recherche-création » Capharnaüm – poème théâtral – qui portrait malheureusement bien son nom –, de collaborer avec Olivier Martin-Salvan pour le trop kafkaïen Péplum médiéval et, beaucoup plus récemment, avec Simon Jacquard pour le spectacle itinérant Sur les rails. En parallèle, ce touche-à-tout a écrit pour la bande dessinée (L’Ombre des pins, Plan large), le cinéma d’animation, la musique et sorti son second roman, La Destination. Tout cela en moins de… trois ans. De quoi le qualifier, sans sourciller, de prolifique. Avec sa nouvelle création, Morphage, Valérian Guillaume entend, semble-t-il, conjuguer une bonne partie de ses multiples casquettes, de par le rôle de comédien-auteur-metteur en scène qu’il endosse, mais aussi dans l’approche du théâtre qu’il entend embrasser, proche d’une performance de recherche, y compris musicale, à la Capharnaüm. « Je m’inquiète de voir se multiplier un théâtre-manufacture qui se donne à lire comme un produit culturel, lisible et situé, immédiatement consommable. […] Aujourd’hui, je cherche un théâtre de l’indéterminé, du tremblement et du trouble. J’aimerais créer des agencements plutôt que des récits, des rendez-vous plutôt que des drames conduits. […] Je voudrais quitter le sujet et prendre des vacances sur la thématisation de tout », expose-t-il ainsi dans un entretien liminaire à ce spectacle qui, ajoute-t-il, ouvre « un nouveau cycle de recherche », qu’on aimerait, disons-le d’emblée, voir immédiatement se refermer s’il poursuivait sur son infructueuse lancée.
Car si, dans sa façon de vouloir casser les codes à la manière des dadaïstes et autres surréalistes en leur temps, les intentions de Morphage sont louables, la concrétisation n’est, à l’épreuve des planches, pas du tout à la hauteur de ses grandes et audacieuses ambitions. Après une modeste descente des gradins, c’est d’ailleurs un Valérian Guillaume tel qu’en lui-même, mais mal assuré, presque contrit, qui se présente en préambule aux spectatrices et spectateurs du TCI. Ne sachant pas trop s’il doit, ou non, se munir d’une chaise, assumant de dire « n’importe quoi », il adresse une mise en garde au public et l’invite au « lâcher prise » par rapport « au sens, au connu ». Loin de rassurer, cette forme de disclaimer, qui, dans le cas d’espèce, ne dédouane en rien celui qui le prononce, brise d’entrée de jeu le rapport à l’étrangeté que l’artiste entend développer par la suite, comme s’il s’excusait par avance de ce qui va suivre, comme s’il n’assumait pas totalement son geste radical à venir. Cette radicalité, Morphage la porte pourtant en étendard. Dans sa conception même, fondée sur une double improvisation en direct : textuelle, opérée par un Valérian Guillaume seul en scène, et musicale, concoctée par le compositeur et musicien Victor Pavel, tapi dans l’ombre ; mais aussi dans son « résultat » textuel. Au soir de la première, puisqu’elle sera différente à chaque représentation – à l’exception, peut-être, de quelques passages obligés que l’on a cru détecter çà et là –, cette logorrhée ininterrompue tentait de tout embrasser et de tout traverser, mue par un ersatz d’écriture automatique : les niveaux de langue, les styles d’adresse, les échos sonores, les expressions ou gimmicks langagiers connus, les mots peu ou plus usités – voire, sans doute, quelques néologismes… Avec, toujours, des ruptures qui empêchent, volontairement, tout sens de se déployer, des suspensions dans l’air, franches, nettes, tranchantes, qui abattent en plein vol les blocs sémantiques.
Cette hardiesse conceptuelle pourrait s’avérer payante si, au fil de l’édification qu’elle permet, des lignes de force, qu’elles soient sensibles, linguistiques, musicales et/ou sonores, se dégageaient. Or, il n’en est rien. Pourtant servi par le travail scénographique esthétiquement séduisant de James Brandily, qui prolonge parfois la geste de Valérian Guillaume – telle la diffraction de son image qui reflète sa diffraction intérieure –, mais redouble aussi de temps à autre son hermétisme – comme lorsqu’il l’enferme tristement à l’intérieur d’une vitrine –, le texte improvisé en direct tourne à l’exercice de style largement vain, à la limite de la caricature. Insuffisamment intelligible pour être sensé, trop émaillé de références triviales pour devenir poétique et trop connecté au quotidien pour atteindre les étoiles, il tombe dans un entre-deux piégeux, dont la composition musicale de Victor Pavel ne l’aide pas à sortir, tant ses sonorités apparaissent trop communes pour renforcer l’étrangeté et l’originalité de l’ensemble. Contrairement, dans un style voisin, au récent et sublime Nexus de l’adoration de Joris Lacoste qui, lui, réussissait pleinement son pari fou, Valérian Guillaume manque de générosité dans son adresse au public, et se recroqueville peu à peu, en même temps que son texte, sur lui-même, lové dans sa radicalité, à l’abri d’une herméticité stérile. Au sortir de la première de ce Morphage, dont les autres représentations, en vertu de son concept, seront peut-être, et on ne peut que l’espérer, totalement différentes, tout le monde, ou presque, sur le plateau comme dans les gradins, semblait avoir souffert d’une tentative de dépassement du théâtre qui, en réalité, l’aura fait sombrer dans ses pires écueils.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Morphage
Conception, récit original, écriture improvisée en direct et performance Valérian Guillaume
Musique en direct et création son Victor Pavel
Scénographie James BrandilyProduction déléguée Compagnie Désirades
Coproduction Théâtre de la Cité internationale
Avec le soutien d’ACTORAL-Montévidéo et de « Création en cours » des Ateliers MédicisLa Compagnie Désirades est en Résidence de création et d’action artistique au Théâtre de la Cité internationale de 2022 à 2026, avec le soutien de la Région Île-de-France.
Durée : 50 minutes
Théâtre de la Cité internationale, Paris
du 2 au 9 décembre 2025




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