Avec Ignis, l’acrobate et metteur en scène Nicolas Fraiseau signe un formidable deuxième solo où le clown dialogue avec le feu. Sous son chapiteau, il déploie un langage de grandes flammes et de flammèches pour dire la vulnérabilité de l’homme, la fragilité du monde. Le spectacle est à l’affiche du très riche et réjouissant Village de Cirque 2026 (11-20 septembre) porté pour la 22ème année par l’association De Rue et De Cirque (2r2c). Avant de poursuivre sa tournée.
« Ignis ». Inscrit en lettres rouges sur le fronton d’un chapiteau gris, ce mot latin que Nicolas Fraiseau a choisi comme titre de son deuxième solo promet un voyage vers un monde passé, un embarquement vers une terre inconnue. Nul besoin de maîtriser la langue de Sénèque et Cicéron pour entrer dans l’univers de l’acrobate et metteur en scène : le « feu » que désigne le vocable énigmatique pour bien des contemporains ne tarde pas à faire son apparition sur le plateau circulaire et terreux installé sous la toile. Il fait son entrée en scène non pas de façon tonitruante, mais sous la forme d’une promesse dont il est clair qu’elle ne tardera pas à être tenue. Les chalumeaux et les extincteurs dont Nicolas Fraiseau arrive les bras chargés lorsqu’il se présente au milieu de son édifice éphémère et itinérant ne sont toutefois pas la seule surprise de l’entrée en matière d’Ignis.
Pour qui a vu Instable (2018), le spectacle que Nicolas Fraiseau crée au sortir de sa formation au Centre National des Arts du Cirque et que produit et diffuse la Cie les Hommes Penchés avant de passer le relai à la compagnie Sismique que l’artiste fonde en 2022, la seule dégaine qu’arbore celui-ci est source d’un sacré étonnement. Car du visage juvénile que promenait alors le circassien sur une piste aussi anarchique qu’un sol de chantier, autour d’un mât chinois incapable de se tenir droit, tout a presque disparu aujourd’hui derrière un masque fait d’une sorte de glaise écaillée.
Pas tout à fait loqueteux mais loin d’être fringuant, Nicolas Fraiseau a remisé ici la tenue de jeune homme d’ici et maintenant qui dans Instable était à peu près la seule chose à tenir la route, à faire bonne figure. L’ample tenue marron blanchie de poussière dont il est ici vêtu dissimule en effet tout de son corps d’artiste sculpté par la pratique de l’acrobatie. Et un petit pif rond et brun vient compléter le tout. La prothèse vient indiscutablement placer du côté du clown la créature qui s’agite à de minuscules encâblures des gradins. Guère Auguste et moins blanc encore, le bonhomme aux cheveux hirsute, frétillant à la perspective d’un coup que l’on imagine plutôt mauvais rappelle un autre zig étrange à souhait. Soit le fameux clown noir Bonaventure Gacon plus connu sous le nom de Boudu, clochard céleste qui seul ou avec sa compagnie Trottola promène de salles en chapiteaux depuis plus de vingt-cinq ans une perpétuelle mauvaise humeur, une bougonnerie derrière laquelle il cache mal une solitude et un désespoir profonds. Bien que sans nom, le clown de Nicolas Fraiseau s’inscrit donc dans une généalogie de clowns non seulement noirs mais aussi très libres de leurs faits et gestes par rapport à une tradition qui enfermait leurs aînés dans des types de comportements précis. S’il parvient à s’imposer comme une figure singulière au sein de la petite famille des clowns pas comme les autres, c’est en partie parce que l’acrobate en lui ne disparaît pas totalement derrière sa défroque de pyromane au museau châtain.
Avec tout son matos d’incendiaire, le type au look pas net dont Ignis constitue une forme de portrait trimballe en effet plusieurs lots de courts tubes de métal qui formulent d’entrée de jeu la promesse d’un mât. Il faudra attendre la fin du spectacle pour voir le clown assembler les pièces afin d’en faire un agrès. Ou plutôt une image, celle d’un mât chinois en feu que Nicolas Fraiseau dit être à l’origine de sa recherche autour du clown. En enfilant un nez marron et en s’imaginant une façon particulière, décalée d’être au monde pour réaliser ses rêves de pyrotechnie, l’acrobate poursuit le questionnement de la fragilité de l’humain et du monde sur lequel reposait Instable. Il ne va pas toutefois jusqu’à bannir de son langage le spectaculaire et l’exploit, comme le fait par un exemple un Boudu qui rate la moindre petite chose qu’il entreprend, comme un nombre considérable d’artistes de nouveau cirque regardant le cirque traditionnel comme un logiciel obsolète à presqu’entièrement réinventer. Dans le mélange de force et de vulnérabilité que déploie Nicolais Fraiseau dans Ignis, on peut voir un symptôme de la réconciliation en cours entre cirque d’aujourd’hui et cirque d’hier, dont le Village de Cirque de cette année a été riche en exemples, avec les excellents Préviens les autres de Galapiat Cirque, Santa, ce qu’il me reste de la Corse de Pauline Dau ou encore Si c’est sûr c’est pas peut-être de la compagnie Takakrôar.
Par le clown, dont il fait un être aussi variable émotionnellement que son agrès l’était physiquement dans son précédent solo, l’artiste accompagné pour cela de toute une équipe – Léa de Truchis à la dramaturgie, Delphine Cottu à la co-écriture et à la direction de jeu, Pierre-Yves Chouin à la direction technique et Lucille Gallard et Robert Benz à la création son et lumière – sort la manipulation du feu de l’image de puissance à laquelle elle est globalement associée. Le clown ardent a beau se réjouir très visiblement à l’idée des longues flammes qu’il fait jaillir de son chalumeau ou des brasiers qu’il allume un peu partout depuis les profondeurs jusqu’à la surface de sa piste, les dégâts qui s’ensuivent le laissent assez piteux pour nous attendrir. Dans ses accès de repentance, l’ébouriffé nous touche presque autant au cœur que le fait un autre grand clown d’aujourd’hui, l’Arletti de Catherine Germain qui n’a pas un brin de vice et qui ne court pas les chapiteaux mais les théâtres avec l’auteur et metteur en scène François Cervantes. La grande inconstance, le tangage permanent du maître du feu et du chapiteau révèlent eux aussi un sens aigu de la théâtralité qui est très peu verbal, les quelques mots et les phrases plus rares encore prononcées par le clown ayant avant tout fonction de mise en lien avec le public qui est ainsi partie prenante aussi bien des accès de violence de son hôte que de ses instants de peine et de délicatesse.
L’oscillement du protagoniste d’Ignis s’exprime par un ensemble fort bien orchestré de tocs et autres mimiques comme c’est le cas chez tout clown qui se respecte. Et comme les manies de celui-ci sont de feu, il passe sans transition de la micro-flamme de bougie chauffe-plat à celle agressive de ses chalumeaux et inversement, avec une fluidité telle que chaque nouvelle séquence n’apparaît pas comme un numéro mais comme un simple moment d’une seule image qui se déploie sur un tour de cadran. Le traitement du temps est donc lui aussi circulaire dans ce spectacle pyrotechnique où les ratés sont aussi nombreux et importants que les réussites, et qui se termine comme il a commencé : par le lancer d’une petite montgolfière de papier volant à la bougie. L’avenir de ce deuxième et ultime ballon miniature sera-t-il meilleur que celui du premier, victime de l’une des crises destructrices du clown ? Rien dans Ignis ne permet d’apporter de réponse à cette question. Si l’on peut bien sûr voir dans la poésie brûlante de Nicolas Fraiseau une métaphore de la relation catastrophique de l’Homme à la Nature, cause des grands incendies qui ont ravagé cet été nos forêts, celle-ci ne sacrifie pas à la mode du spectacle à thèse et à colère. Avec sa multitude de nuances et de contradictions, ses beautés éphémères et ses anéantissements, Ignis est un fragile et d’autant plus précieux îlot d’insaisissable qui nous apporte beaucoup, à condition de ne pas chercher à en réduire les termes à quelque pensée ou théorie connue.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Ignis
de et par : Nicolas Fraiseau
Dramaturgie : Léa de Truchis
Collaboratrice artistique : Delphine Cottu
Regard Clown et Circulaire : Servane Guittier
Regard chorégraphique : Léo Lerus
Regard complice : Constance Bugnon
Direction technique de création : Pierre-Yves Chouin
Création son : Robert Benz et Lucille Gallard
Création lumières : Ludwig Elouard
Costumes : Françoise Léger
Création du visuel : Catherine Manesse
Régie son et lumières : Robert Benz
Régie générale : Lucille Gallard
Régie plateau et Communication : Claire Martin
Accompagnement chapiteau : Bernard Molinier
Construction : Adrien Maheux, Sylvain Vassas-Chérel,
Romain Duval, Loïc Chauloux, Allan Wyon et Enzo Sarniget
Administration : Lison Cautain
Production / Diffusion : Camille Foucher
Co production et aide à la résidence
Archaos Pôle National Cirque – Marseille ; Circa Pôle National Cirque – Auch ; Le Sirque Pôle National Cirque – Nexon ; Le Prato Pôle National Cirque – Lille ; La
Cascade Pôle National Cirque Ardèche – Bourg-Saint-Andéol ; Le PALC Pôle National Cirque – Châlons-en-Champagne ; Le Carré Magique Pôle Nationale Cirque en
Bretagne – Lannion ; La Brèche Pôle national des arts du cirque de Normandie – Cherbourg-en-Cotentin ; CITE/TRANSVERSALES, scène conventionnée cirque – Verdun
; Cirk’Éole, Lieu d’accompagnement et de diffusion – Montigny-les-Metz ; École Nationale de Cirque de Châtellerault – Châtellerault ; La CitéCirque – Bègles ;
Odysca – Biscarrosse ; La Friche Gournay avec La Faïencerie, scène conventionnée – Creil ; L’Espace Périphérique, Ville de Paris Parc de la Villette – Paris ; La
Martofacture – Sixt-sur-Aff ; La Gare à Coulisses – Eurre ; Ateliers Médicis – Clichy-sous-Bois ; Ay-roop Le Milieu – Saint-Jacques-de-la-Lande ; Latitude 50 –
Marchin (BE) ; Tollhaus – Karlsruhe (ALL) ; Les Subsistances – Lyon ; Processus Cirque lauréat 2023, SACD-Beaumarchais ; Finaliste Circusnext 2024, projet
cofinancé par l’Union Européenne ; Lauréat « Écrire pour le cirque » 2024, Artcena ; réseau Cirqu’Aura ; Aide CIEL, Grand CIEL – cirque en liens ; Territoires de
cirque ; l’Usineuse (31) ; Festival UtoPistes – Lyon métropole.Avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT, du département de l’Ardèche et de la DRAC Auvergne Rhône-Alpes.
Durée 1h
3, 4 et 5 octobre 2025
Premières au PALC, Châlons-en-Champagne (51)Festival Village de Cirque – Paris 12ème
du 11 au 20 septembre 2026Le Prato – Pôle National Cirque de Lille (59)
du 9 au 11 octobreLatitude 50, Marchin (Belgique)
du 5 au 7 novembreLe Pôle, La Seyne Sur Mer (83)
les 18 et 19 décembreVille de Vitrolles (83) – Dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts du Cirque de Marseille (BIAC)
les 6 et 7 février 2027Festival Gare au Gorille – Le Carré Magique, Lannion (22)
du 6 au 8 maiScènes du Jura, Lons-le-saunier (39)
du 20 au 22 maiCirqu’évolution, Villiers Le Bel (95)
du 28 au 30 mai

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