Dans un spectacle aussi hilarant que désespérant, Pierre Guillois dépeint un monde agricole ravagé. L’ensemble est servi par une distribution remarquable.
Osons un néologisme pour qualifier cette Foutue Bergerie. Osons le mot « drôl’que ». « Drôl’que », comme la contraction de « drôle » et de « glauque » ; « drôl’que », comme une expérience qui nous aura fait hurler de rire pendant un peu plus d’une heure quarante, tout en nous plongeant dans une grande tristesse pour le reste de la soirée. Tristesse pour ces personnages mis en scène, aussi bornés et stupides soient-ils ; tristesse pour ces animaux caricaturés et anthropomorphisés, pourtant pas toujours très gentils, égocentriques au possible et un tantinet racistes ; tristesse pour ce monde agricole qui a voté Marine (une seule fois, en l’occurrence), rongé par le ressentiment et le désespoir, ce monde agricole qui, pressé par le productivisme, empoisonne le monde de pesticides, à commencer par ses propres enfants. À l’instar de cette folle bergerie imaginée par l’auteur et metteur en scène Pierre Guillois : ce monde complètement foutu.
C’est l’histoire d’une famille. L’aîné s’est donné la mort, parce qu’il n’a pas réussi à vivre avec son micro-pénis – engendré par l’épandage d’un produit phytosanitaire lors de la grossesse de sa mère. Laquelle, justement, vit cloitrée dans sa chambre, où elle fume cigarette sur cigarette en attendant le procès contre l’entreprise qui a fabriqué cette substance maléfique. Le fils cadet, lui, aimerait tourner la page, mais le sort de son frère l’a rendu obsédé par la taille de son propre sexe : pour rien au monde, son nom ne doit être associé à l’horrible et humiliant micro-pénis de son aîné. Quant au père, il se confie à une journaliste, mais hésite encore à engager les poursuites. Pour se défouler, il érige une clôture autour de ses champs, cernés par des pavillons et une petite cité tout juste construite. Voilà d’ailleurs l’un de ses jeunes habitants qui déboule. Contre toute attente, celui-ci a envie de l’aider ; contre toute attente, celui-ci est même vachement sympa.
Mais on est chez Pierre Guillois, attention. Il ne faut pas s’attendre à d’heureux dénouements tartinés de bons sentiments. Exit Karine Le Marchand et son amour dans le pré. Après Le Gros, la Vache et le Mainate, Bigre et Les Gros patinent bien, après ces grands succès populaires qui louvoient entre le théâtre public et le théâtre privé, on commence à connaître l’animal : sa tendance à ne jamais brosser le public dans le sens du poil, son appétit pour le mauvais goût et la vulgarité, son insolence à toute épreuve, mais aussi cette tendresse qu’il faut aller chercher derrière ces personnages aux allures de cartoon et aux QI, disons, modestes. De quoi provoquer des nœuds émotionnels dans le cerveau de ses spectateurs. Pierre Guillois demeure un indécrottable fouteur de merde au cœur tendre, et cette tendance à l’autosabotage est extrêmement touchante.
Ici, par exemple, le fantôme du fils aîné, harnaché à une grue, flottant au-dessus du plateau, est atteint du syndrome de Gilles de La Tourette, et ses éructations sont malaisantes. À sa clôture, le père travaille nu comme un ver et la belle relation père-fils qui pourrait se nouer avec le jeune de banlieue est sous-tendue par une tension homoérotique qui va miner le happy-end moraliste pressenti. Enfin, les animaux de la ferme pour lesquels tout ce beau monde se donne tant de mal sont tout simplement cons – mention spéciale aux deux brebis harceleuses. Ainsi, on se retrouve baladé, entre l’empathie et le dégoût, la farce et le tragique, le désespoir et la colère. Autant d’allers-retours qui, parfois, peuvent donner l’impression d’une pièce un peu décousue, mais toujours riche et jamais prévisible. Reste, absolument, à louer la qualité de la distribution : Cristiana Reali, Marc Bodnar, Anna Fournier, Mathilde Le Borgne, Simon Jacquard, Kevin Perrot et Yanis Chikhaoui. Tous, bien que plongés dans cette farce tonitruante, sont justes et délicats. Pierre Guillois est excellent auteur et metteur en scène, mais il excelle aussi dans le choix de ces comédiens qui font passer ses outrances et sa folie galvanisante.
Igor Hansen-Løve – www.sceneweb.fr
Foutue Bergerie
Texte et mise en scène Pierre Guillois
Avec Cristiana Reali, Marc Bodnar, Anna Fournier, Mathilde Le Borgne, Simon Jacquard, Kevin Perrot, Yanis Chikhaoui
Assistanat à la mise en scène Lorraine Kerlo Aurégan
Scénographie Camille Riquier
Costumes Axel Aust, assisté de Camille Pénager
Lumières Jérémie Papin
Création sonore Loïc Le Cadre
Arrangement musical Grégoire Letouvet
Confection du cadavre de mouton Judith Dubois
Coordinatrice d’intimité Stéphanie Chêne
Direction technique Colin Plancher
Assistanat à la direction technique Emilie Poitaux et Eve Esquenet
Construction du décor Ateliers de la maisondelaculture de Bourges – Scène nationale
Avec le soutien pour le décor Mixt, terrain d’arts en Loire-Atlantique
Régie générale et lumière Xavier Carré-Laubigeau en alternance avec Jérôme Pérez-Lopez
Régie plateau Elvire Tapie, en alternance avec Grégoire Plancher et Lalita Savarit
Régie son Loïc Le Cadre, en alternance avec Franck Berthoux
Avec la collaboration des stagiaires en régie Salomé Patat, Lucie Di Natale, Lior Hayoun, Aglaë Le MinorProduction Compagnie le Fils du Grand Réseau
Coproductions Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper ; Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Gymnase-Bernardines, Marseille ; MC2 : Maison de la Culture de Grenoble – Scène Nationale ; Maisondelaculture Bourges/Scène nationale
Accueils en résidence Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper ; Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre National de Bretagne, Rennes ; Malakoff, Scène nationale
Soutiens Ministère de la Culture – Fonds de production ; La Région Bretagne
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATTLa Compagnie Le Fils du Grand Réseau est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC de Bretagne et soutenue par la Ville de Brest
Durée : 1h40
Vu en mars 2026 au TAP, Scène nationale de Grand Poitiers
Théâtre du Rond-Point, Paris
du 11 au 22 marsLes Quinconces et l’Espal, Scène nationale du Mans
les 9 et 10 avril



Très décevant !
J’ai aimé Bigre et les Gros patinent bien, mais ,en dehors de la mise en scène sympathique, le texte et l’histoire sont au ras des pâquerettes dans cette Foutue bergerie.