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« Le jardin » du collectif Greta Koetz : du Tchekhov à la sauce belge

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
« Le jardin » du collectif Greta Koetz
« Le jardin » du collectif Greta Koetz

Photo Alice Piemme

Après sa première création, On est sauvage comme on peut, le collectif franco-belge Greta Koetz poursuit avec Le jardin, où s’affirme encore mieux le théâtre de cette jeune troupe. Inventif, personnel, drôle, décalé, profond et poétique, ce spectacle est agrémenté d’absurde et de dépassement de la mélancolie post-moderne. L’affirmation d’un style.

Réunissant des acteurs issus de l’ESACT-Conservatoire royal de Liège et un musicien (Sami Dubot), le collectif Greta Koetz élabore ses spectacles à partir d’improvisations. Une écriture de plateau pur jus qui donne à ce Jardin un aspect décousu même s’il conduit une histoire de son début à sa fin : Antoine, la petite trentaine, son jeune frère Fritz – pré-ado albicéleste, maillot de l’équipe de foot d’Argentine sur le dos – et Nicolas, le meilleur ami d’Antoine, vivent dans une maison bordée d’un jardin et d’un grand terrain. Après une longue absence, Marie, la sœur d’Antoine et Fritz, dont Nicolas était amoureux quand il était plus jeune, est de retour dans cette demeure. Elle est enceinte, mais affirme qu’elle n’a pas fait l’amour pour avoir cet enfant. Elle pense donc être une nouvelle Vierge Marie. Par ailleurs, les propriétaires des lieux veulent vendre, et des poulets morts tombent régulièrement du ciel. Comment vont se dérouler ces retrouvailles qu’assombrit le souvenir de la dernière réunion familiale qui, dixit Marie, avait tourné en « nœud de boudin » ?

Il faut dire que Marie et Antoine ont des caractères diamétralement opposés. Pour lui, une « psychologie de chameau » : il porte le poids des responsabilités sur son dos et aime exhiber sa bosse ; pour elle, un égoïsme barré : elle aime le conflit, boire de l’alcool, faire l’amour et paraît vraiment croire que son enfant pourrait sauver le monde. Une ado attardée autant qu’illuminée, en sandales chaussettes et tatouage sur l’épaule. Mi-bab, mi-punk qui se vêt d’une tenue mariale. Que Fritz porte sur lui le numéro 10 de l’Argentine n’est d’ailleurs pas un hasard. Lui et sa sœur sont proches. Il l’admire comme peut admirer un adolescent. Il se prend pour Maradona, elle pour la Madone. Naples les adule et elle serait prête à l’embarquer avec elle pour crever les roues de la voiture des voisins. Ils sont l’enfance qui ne s’est pas encore évaporée, Antoine l’adulte qu’il faut bien devenir, en tentant de ne pas désespérer.

Et Nicolas dans ce jardin ? Grand à l’air triste, parce qu’il est maître de chorale, c’est peut-être lui qui pourrait tous les sauver. Il donne le ton, la voie et de la voix. « On essaie d’être à un endroit indécidable, entre la blague et le sacré – et puis on voit si on arrive à toucher quelque chose », balance-t-il pour commencer. Avant de faire entonner à la troupe la chanson du curé de Camaret (et de ses balloches distendues) en mode polyphonie sacrée. Timide, mais pas peureux, il incarne ce fragile point d’équilibre où la vie pourrait se réenchanter. Aidé en cela par Sami Dubot, le musicien, dont la musique et la présence recomposent régulièrement les équilibres de la scène

Parfois, Le jardin patine encore. La liberté que produit l’écriture de plateau trouve son pendant dans des passages qui portent encore trop en eux les marques de leur processus de fabrication, notamment dans certains monologues. Le cauchemar d’Antoine fonctionne par exemple moins bien que le laïus de Marie sur la beauté d’Antoine, mais l’ensemble mis en scène par Thomas Dubot crée une atmosphère hors pair. On est en Italie ou en France méridionale, on voit des oliviers et une cerisaie, on entend des cigales et des mobylettes qui pétaradent sur du chant baroque ; on est hier et aujourd’hui, partagé entre réalisme social, théâtralité exhibée et monde absurde ; on est politique et poétique, trivial et émouvant. Dans un patchwork de registres disparates qui se tiennent si bien ensemble dans ce Jardin, par la grâce aussi de comédiens épatants, Greta Koetz nous embarque sur ce fil entre la blague et le sacré. Pour une traversée où l’on se remettrait presque à croire et à chanter. Les louanges de Dieu, s’il le faut, mais surtout du théâtre. Parce qu’ils actionnent tous deux notre humaine propension à s’émouvoir et à rêver.

Eric Demey – www.sceneweb.fr

Le jardin
Écriture et mise en scène Thomas Dubot
Écriture et jeu Marie Alié, Sami Dubot, Antoine Herbulot, Nicolas Payet, Léa Romagny
Création lumière et régie générale Nicolas Marty
Création musicale Sami Dubot
Création sonore et régie son Florent Arsac
Assistante mise en scène Justine Duvinage
Création costumes Rita Belova
Marionnettes et charogne Alexandre Vignaud
Multiples constructions Nicolas Marty, Florent Arsac

Production collectif Greta Koetz ; Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création
Coproduction Théâtre des Tanneurs ; Mars – Mons arts de la scène ; Les Halles de Schaerbeek

Le collectif Greta Koetz est le lauréat belge 2020 du premier dispositif européen initié par Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création.

Durée : 2h

Vu en janvier 2022 au Théâtre de la Cité Internationale, Paris

Théâtre de la Bastille, Paris
du 6 au 16 janvier 2026

3 janvier 2026/par Eric Demey
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