Photo : Benoîte Fanton
L’Opéra de Paris ouvre sa saison avec un spectacle musical assez déconcertant dans lequel la soprano américaine Julia Bullock offre une nouvelle voix à l’icône des Années Folles, entre intimisme et militantisme.
Après le Théâtre des Champs-Élysées qui, l’an dernier, présentait la création de Joséphine, un court et singulier solo de la chorégraphe et danseuse sénégalaise Germaine Acogny comme point inaugural d’une série d’évènements autour de Joséphine Baker pour célébrer le centenaire de sa première apparition sur la scène parisienne, l’Opéra national de Paris accueille, cette rentrée, au Palais Garnier, Perle noire : Méditations pour Joséphine, un spectacle créé en 2016 et qui a ponctuellement tourné depuis, aux États-Unis et en Europe.
Il paraît difficile de définir précisément en quoi a constitué le rôle de l’homme de théâtre qu’est Peter Sellars tant le geste scénique dont il fait montre paraît discret et épuré. La simplicité domine au point que ce qui se joue ne semble pas beaucoup différer d’une forme concertante. Au moins, faut-il lui reconnaître un art unique de fédérer et d’inspirer les artistes qui l’entourent, de mettre sous combustion et faire entrer en synergie les talents de chacune et chacun au service d’un propos original et authentiquement vibrant. Incandescente en scène, Julia Bullock incarne Joséphine en lui prêtant son corps, sa voix, sa sensibilité. Pleine de charisme et de convictions, la soprano donne à voir et à entendre une toute autre figure que celle habituellement célébrée.
De Joséphine Baker, le portrait dressé a de quoi dérouter tant il évince l’amusante jovialité qui transpirait de sa personnalité. Loin des clichés qui collent à la peau de l’artiste, les « méditations » proposées cherchent au contraire à restituer les failles et les fêlures d’une figure qui paraît certes rayonnante mais surtout ombragée. En effet, le propos général s’intéresse – sans doute excessivement – au côté sombre et caché de l’artiste. Et lorsqu’il aborde certains éléments impossibles à ne pas convoquer, par exemple la danse nue, dite « sauvage » à laquelle Joséphine se livrait enguirlandée de la célèbre ceinture de bananes, c’est pour mieux les repenser et les déconstruire. Sans jamais être imitée, la gestuelle hybride entre charleston, swing, mime grotesque, et sensualité exacerbée souligne toute l’ambiguïté problématique qu’elle n’est pas sans poser.
Bien qu’offrant d’infinies variations sur les chansons de Joséphine Baker, les arrangements de Tyshawn Sorey font aussi dominer une tonalité crépusculaire en déployant un univers sonore parfois trouble, tortueux, caverneux. Une languissante, voire monotone, mélancolie plane sur toute la représentation. Le titre « C’est ça le vrai bonheur » apporte une touche d’allégresse bienvenue, avant que la complainte ne revienne l’emporter. Chaque opus s’étire dans un souffle contemplatif. Le compositeur et improvisateur, présent sur scène au clavier et aux percussions, avec cinq autres musiciens de l’International Contemporary Ensemble (Jennifer Curtis au violon, Alice Teyssier à la flûte, Rebekah Heller au basson, Travis Laplante au saxophone et Daniel Lippel à la guitare électrique) délivre des reprises étonnantes du répertoire de Joséphine Baker totalement revisité et teinté de jazz, de blues, de swing et de spirituals. Sa réécriture rend hommage aux racines afro-américaines de Baker tout en tentant de réconcilier l’artiste avec son histoire et son identité.
Aussi peut-on entendre dans Terre sèche comme dans Si j’étais blanche des mots aussi saisissants que « Le Noir traîne sa vie sans espoir (…) Pauvre Noir que je suis / Toujours seul sans appui » ou bien encore « Pour moi quel bonheur / Si mes seins et mes hanches / Changeaient de couleurs ». A ces paroles écrites entre 1930 et 1960, font échos les textes parlés de la poétesse Claudia Rankine qui, eux aussi, paraissent symptomatiques du racisme subi par l’artiste aussi acclamée qu’exotisée. Bien que le spectacle s’achève sur My Father how long, un hymne vibrant à la révolte et à la liberté qu’incarnait prodigieusement Baker, le spectacle tire le portrait bouleversant d’une femme dont la gravité demeurait insoupçonnée.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Perle noire : méditations pour Joséphine
Tyshawn Sorey
Musique et direction musicale (1980)Claudia Rankine
Livret et dramaturgiePeter Sellars
Mise en scèneCarlos Soto
CostumesJames F. Ingalls
LumièresJody Elff
SonMichael Schumacher
Collaboration aux mouvementsAvec
Julia Bullock
Joséphine BakerTyshawn Sorey
Piano et percussionsDaniel Lippel
Guitare électriqueAlice Teyssier
FlûteJennifer Curtis
ViolonRebekah Heller
BassonTravis Laplante
SaxophoneInternational Contemporary Ensemble
Production créée au Dutch National Opera, AmsterdamDurée : 1h50 (sans entracte)
Palais Garnier, Paris
du 09 au 19 septembre 2026


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