Après le succès de La Machine de Turing, Benoit Solès présente dans le Off d’Avignon, au Théâtre Actuel, 22 minutes. Il imagine la rencontre entre le pape Jean-Paul II et son agresseur, Ali Ağca. Une pièce entre quête de vérité historique et réflexion sur la radicalisation.
Le 13 mai 1981, Ali Ağca, membre de l’organisation nationaliste des Loups gris, tente de tuer le pape Jean-Paul II sur la place Saint-Pierre, au Vatican. Le 27 décembre 1983, Jean-Paul II rend visite à Ağca dans sa prison de Rebibbia. Que se sont-ils dit durant ces 22 minutes hors du temps ? « Personne ne sait ce qui a été échangé. Cette absence de récit m’a fasciné », explique Benoit Solès, qui s’est immergé dans une enquête minutieuse à Rome, retrouvant jusqu’à la chambre d’hôtel occupée par Ağca avant l’attentat pour tenter de combler les blancs de cette histoire.
Pour nourrir son récit, Benoit Solès s’est appuyé sur un socle historique : les apparitions de Fatima et le fameux « troisième secret », dont Jean-Paul II aurait réclamé la lecture sitôt réveillé de son opération. « Il a senti une main invisible dévier le geste », raconte le comédien. La pièce explore ainsi cette rencontre sous le prisme d’une possible réconciliation spirituelle, où le regard aimant annule la violence. Benoit Solès évite le piège du « méchant musulman pardonné par le gentil catholique ». Il introduit un personnage fictionnel, Rachel, une juive, pour symboliser une troisième voie, celle du dialogue entre les trois grandes religions.
La mécanique tragique de l’embrigadement
Au-delà de la rencontre, le spectacle dissèque la trajectoire d’Ali Ağca. Benoit Solès ne cherche ni à excuser ni à réhabiliter celui qui a purgé trente années de prison. Son objectif est de montrer « la mécanique tragique de l’embrigadement ». « Il y a quelque chose d’étrange, quand on a 20 ans, d’aller perdre la vie pour une cause qui souvent nous dépasse », observe le comédien. À travers le prisme de l’enfance et du reniement paternel, il met en lumière la quête éperdue de reconnaissance qui pousse ces jeunes gens vers des manipulateurs. « Ali Ağca cherche un père et finit par tirer sur le Saint-Père. C’est une quête intime et universelle », analyse-t-il. Cette réflexion sur le manque affectif et la recherche de figure paternelle devient le véritable fil rouge de la pièce, transformant un fait divers tragique en un récit humain sur l’errance de la jeunesse.
Le spectacle est radical, Benoit Solès l’a voulu ainsi, avec, sur scène, juste un tapis, une chaise et quelques vêtements pour incarner la multiplicité des personnages, le tout baigné dans de magnifiques lumières de Denis Koransky sur une musique de Marc Demais. « Après le lyrisme de Turing, je souhaitais retrouver quelque chose de plus brut, presque animal », souligne le comédien, qui réalise une performance remarquable. Lors de représentations destinées à des jeunes issus de quartiers défavorisés de la ville d’Avignon, au début du Festival Off, Benoit Solès a pu constater que, malgré l’éloignement historique, la pièce touchait la jeunesse actuelle : le rapport à la foi, à la famille et aux promesses d’avenir. « Ils ont le sentiment que cela parle de leur vie, de leurs propres tourments. Certains m’écrivent sur les réseaux pour me dire comment la pièce évolue en eux », confie-t-il en souhaitant que son spectacle fasse réfléchir sur le pardon et dialoguer les religions, en dehors de toute violence.
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr



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