Avec un plaisir de jouer hautement communicatif, et un sens dramaturgique aussi précis que pertinent, les comédiennes et comédiens du tg STAN remettent nombre de pièces du dramaturge français sur le métier pour en révéler, non sans facétie et gourmandise, tout le pouvoir comique et critique. Créé aux Nuits de Fourvière, le spectacle est donné à la Carrière de Boulbon, dans le cadre du Festival d’Avignon, avant de partir en tournée.
D’abord, planter le décor. Un décor de théâtre pur jus, qui s’assume comme tel, y compris dans le cadre magique de l’Odéon des Nuits de Fourvière, où tg STAN a donné naissance à son 1, 2, 3 Poquelin. Un décor qui, avec son estrade carrée, son lourd rideau de velours rouge et ses lustres en fer hissés à la force des bras en guise de prologue, en rappellera d’autres aux aficionados du collectif flamand, à commencer par celui de Poquelin II, que, après sa création en janvier 2020 au Théâtre Garonne – l’un de ses plus fidèles partenaires dans l’écosystème français –, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver et consorts étaient déjà venus donner sur les hauteurs de la colline qui prie, avant d’entamer une tournée post-Covid. À l’époque, les STAN présentaient ce spectacle, où se succédaient avec délice L’Avare et Le Bourgeois gentilhomme, comme la suite de Poquelin qui, près de deux décennies plus tôt, compilait lui-même plusieurs ouvrages de Molière : Le Malade Imaginaire, Sganarelle ou le Cocu imaginaire, Le Médecin malgré lui et « Les Égotistes », une pièce tricotée par le collectif belge à partir de dialogues de plusieurs oeuvres originales, dont Les Femmes savantes, Les Précieuses ridicules et L’Avare. Avec ce troisième opus, les facétieux flamands auraient pu boucler la boucle et essayer de se colleter à deux (ou trois) nouvelles pièces de Molière. Si Le Misanthrope était déjà tombée dans leur escarcelle à la fin de siècle dernier, il en restait bien d’autres, y compris parmi les plus célèbres, telles Tartuffe ou Georges Dandin. Sauf que, fidèles à cette réputation, qui a fait leur renommée, de frapper là où on ne les attend pas, les STAN ont préféré remettre les ouvrages déjà martelés sur le métier. « Nous relisons, nous coupons, nous ajoutons », résume Jolente De Keersmaeker. Comme s’il fallait finir le travail, et enfoncer le clou.
Déboulant en bande, comme pour mieux exposer leur principale force de frappe et symboliser un retour à l’essence ultra-collective de leur théâtre, Robby Cleiren, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas et Stijn Van Opstal entourent Jolente De Keersmaeker à qui sont confiés les premiers vers, et notamment les premiers mots, du prologue de Psyché : « Ce n’est plus le temps de la guerre ». Comme si les STAN établissaient d’entrée de jeu une connexion, tout en semblant ouvrir une parenthèse, avec le temps présent où les bombes tombent comme à Gravelotte. Rapidement, les choses basculent, et se bousculent, et le tragi-ballet de Molière cède sa place aux échanges entre Pierrot et Charlotte dans Dom Juan, puis aux hurluberlus du Mariage forcé – la principale pièce à avoir été ajoutée par rapport aux opus précédents – où Sganarelle tente (en vain) de se défaire de la promesse de mariage faite à Dorimène. S’ensuivent, juste avant l’entracte, L’Avare et les fameux « Égotistes », où trois savantes particulièrement précieuses se pâment dans des fauteuils défoncés au rythme des sonnets du sot Trissotin – issu des Femmes savantes –, avec la complicité du duplice vicomte de Jodelet – qui n’est autre que le valet de Du Croisy dans Les Précieuses ridicules ; avant que ne débarquent, juste après l’entracte, Le Médecin malgré lui et Le Malade imaginaire, où, dans un jeu de miroir savoureux, le faux médecin Sganarelle paraît répondre, par protagonistes interposés, au faux malade Argan, jusqu’à se demander ce que cela aurait bien pu donner si ces deux-là s’étaient croisés. À chaque fois, et avec un sens des variations qui fait tout le rythme échevelé de ce spectacle long de près de cinq heures, les STAN ne donnent pas ces pièces in extenso, mais en prélèvent des fragments, plus ou moins longs, et en éclairent des passages qui, dans un habile jeu dramaturgique, dialoguent, de façon féconde, les uns avec les autres.
Et c’est alors, avec un brio certain, toute la mécanique d’horloger de Molière, mais aussi l’immense toile que le plus célèbre des dramaturges français a patiemment tissée pièce après pièce, qui affleurent au grand jour. Au-delà du personnage de Sganarelle qui semble être de tous les mauvais coups – surtout ceux où, in fine, l’on se paye sa tête –, il est par exemple difficile en voyant Toinette faire tourner Argan en bourrique, notamment lorsqu’elle le présente à son (faux) double masculin, de ne pas établir un parallèle avec le tandem Frosine-Harpagon, où la première, qui est également la servante du second, complote pour mettre son maître, tout aussi tyrannique qu’Argan, en échec. Petit spécimen de ces nombreuses correspondances que le spectacle dévoile et cultive avec une simplicité et une habilité qui rendent dispensable la connaissance des pièces d’origine, il participe à révéler les lignes de force qui, de part en part, traverse l’ensemble de l’oeuvre de Molière : de la lutte entre les classes et les générations – avec les vieux qui, à leur corps plus ou moins défendant, et comme aujourd’hui, cherchent à étouffer les jeunes – à la dimension patriarcale éhontée de ces maîtres égocentriques qui, sans autre préoccupation qu’eux-mêmes – ou leur richesse, ou leur pouvoir, ou leur confort –, n’hésitent pas à martyriser, autant physiquement que psychologiquement, tous ceux et surtout toutes celles qui les entourent, voire, s’il le faut, à les sacrifier. Le tout est évidemment saupoudré de cette stupidité des puissants, qui leur fait prêter le flanc aux complots, et de ce respect à géométrie très variable des conventions, qu’elles soient maritales ou familiales, qui donnent à ces enjeux, particulièrement lourds, socialement structurants et furieusement (encore) actuels, une tonalité comique que les STAN se plaisent à faire reluire, avec un côté enfants malicieux digne du cultissime jeu de cour de récré « 1, 2, 3 Soleil » auquel le titre du spectacle fait espièglement référence.
Car il est là, et bien là, l’autre secret théâtral du collectif : non content de jouer Molière, ses membres ne cessent de s’amuser avec lui, mu par un plaisir de le faire turbuler et d’être constamment ensemble qui ne peut qu’être communicatif – et faire du bien par les temps qui courent. Profitant de la voie ouverte par leur accent flamand, qui leur donne parfois du fil à retordre avec la langue surannée du dramaturge français – jusqu’à ce que, entre deux encouragements cocasses du souffleur, pleinement intégré au dispositif scénique, Damiaan De Schrijver assume : « On dit des choses et on ne comprend pas ce qu’on dit » –, les STAN mobilisent tout leur art subtil du décalage, du creusement de cet écart qui, depuis tant d’années, fait le relief et la saveur exquise de leur prise de contrôle sur les pièces. Au lieu de puiser strictement dans la langue qui, pour eux, est plus exotique que familière, ils s’échinent à mettre à nu tous les rouages comiques du style Molière, passé maître dans l’art des complots douteux qui se résolvent, presque magiquement, par une intervention qu’on croirait souvent d’ordre divin. Surtout, ils cherchent moins à incarner les personnages qu’à doper leurs dires et leurs actions, jusqu’à pousser les feux de la veine farcesque du dramaturge – comme ces coups de bâton délivrés avec de ridicules frites de piscine. Habillés avec des costumes volontairement aussi dépareillés que contemporains, sortant, on pourrait le croire si Inge Büscher et An d’Huys ne les avaient pas imaginés, de n’importe quelle friperie, ils font montre, sous leur relâchement de façade, d’un très haut niveau de jeu, moins précis – ils ne sont pas là pour cela – qu’irrigué par une énergie folle et constante, qui permet de rendre à Molière le plus bel et fidèle hommage qu’on pouvait lui faire : montrer ses pièces comme de pures, mais substantielles, machines à jouer.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
1, 2, 3 Poquelin
de et avec Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas, Stijn Van Opstal
Textes Molière
Lumière Luc Schaltin, Thomas Walgrave
Son Alexandre Fostier
Costumes Inge Büscher, An d’Huys
Coordination technique Patrick Martens, Iwan Van VlierbergheProduction tg STAN
Coproduction Les Nuits de Fourvière Lyon ; Festival d’Avignon ; Le Quartz Scène Nationale – Brest ; Le Manège – Maubeuge
Avec le soutien du Tax Shelter du gouvernement fédéral par le biais du Cronos Investtg STAN est subventionné par la Communauté flamande.
Durée : 4h45 (entracte compris)
Vu en juin 2026 aux Nuits de Fourvière, Lyon
Festival d’Avignon, Carrière de Boulbon
du 13 au 25 juillet, à 21hThéâtres en Dracénie, Draguignan
le 4 octobreComédie de Caen – CDN
du 8 au 10 octobreThéâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie, avec le Théâtre Garonne
du 14 au 17 octobreLe Quartz, Scène nationale de Brest
du 4 au 6 novembreLe Manège – Scène nationale transfrontalière, Maubeuge
le 13 novembreThéâtre du Rond-Point, Paris
du 3 au 6 décembre




Et n’oublions pas de préciser que l’œil extérieur en question est, un des membre de la compagnie, accusé de viol. Il est aussi intervenu au Conservatoirz National Supérieur d’art dramatique de Paris; où il a abusé de son rôle d’enseignant en portant des attouchements sexuels sur une étudiante.
Je pense qu’en 2026, c’est toujours bien de le précisé, ça apporte une plus value pour la pièce.
Bonne continuation à vous.