Présentée à l’Opéra de Lyon, une nouvelle production du chef-d’œuvre de Monteverdi mise en scène par Tatjana Gürbaca et dirigée par Simon-Pierre Bestion affiche sans complexe le penchant de Néron et Poppée pour le vice et l’artifice, et ce, au moyen d’une fine et étrange théâtralité.
Un décor froid et d’une épure austère respire à la fois la grandeur et la décadence d’un royaume au prestige passé et désormais tombé dans l’agonie. Lugubre, l’espace s’éclaire parfois d’une irradiante lumière céleste au travers d’un épais mur criblé de trous. Les marches d’une agora bétonnée se présentent comme le théâtre d’un monde où s’amalgament indifféremment le politique et l’intime, la mort et l’amour, la cruauté et la légèreté. Dramatique et bouffon, le geste scénique adopté par Tatjana Gürbaca et son équipe restitue justement cette esthétique du mélange et de l’exubérance chère à Shakespeare et au théâtre baroque. Les costumes d’inspiration élisabéthaine portent une griffe très contemporaine. Ils jouent sur la lascivité des corps et la fluidité des genres avec une grande liberté. Dès le prologue, la pièce se place sous le signe d’un érotisme latent. Les trois déités que sont Fortune, Vertu et Amour, représentées sous les traits d’employées de bureau bon chic bon genre, devisent tout en se laissant allègrement aimanter par le personnage muet que joue Arthur Baratin. Torse nu et en jupette blanche, dont les plis rappellent ceux de la toge antique, l’omniprésent petit page s’assimile à un vagabond Cupidon qui affole les cœurs.
Emperruqués d’une fauve crinière rousse, affublés de luxueuses tenues d’un ostentatoire clinquant, Poppée et Néron ne sont pas seulement d’extravagants amants, mais se présentent comme des doubles, deux âmes sœurs, l’un s’offrant comme le miroir de l’autre. L’excellent contre-ténor Iurii Iushkevich, aux accents vifs et lunaires, et Giulia Scopelliti, superbe de sensualité, affichent jusqu’au trouble une juvénile gémellité. Ils forment un couple à la fois joueur et destructeur, qui se vautre dans le mal tout en se parant d’une maniériste préciosité. On voit en eux d’innocents et monstrueux enfants se livrant à des jeux d’humiliation et de perversité dont les autres figures du livret vont tour à tour faire les frais. Incarnant la rigueur morale, Sénèque se trouve, par exemple, attaché au cou comme un chien dans une relation entre soumission et attraction sadomasochiste à Néron. Aux antipodes du « vieux fou décrépit » que décrit le livret, le stoïque philosophe de Hugo Santos est d’une jeunesse et d’une séduction inhabituelles. Dans sa longue robe noire qui évoque une soutane, le personnage s’apparente à un Tartuffe sombre, mais habité d’un feu intérieur qui s’exalte jusque dans sa mort, devenue un rite d’abandon de soi au cours duquel il s’empourpre le visage et le corps de sang. Othon n’a pas la voix fluette d’un contre-ténor comme à l’accoutumée, mais le velouté du baryton Alexander de Jong, dont le timbre grave accentue le désespoir. Le soprano léger d’Eva Langeland Gjerde sert une Drusilla fraîche et piquante, tandis que Jenny Anne Flory s’impose en émouvante impératrice répudiée.
Issue du Lyon Opéra Studio pour la quasi-entièreté des solistes présents sur le plateau, la jeune distribution réunie fait montre d’une souplesse, d’une solidité, d’une sensualité vocale qui sont des atouts majeurs pour l’ouvrage représenté. Les artistes possèdent une autre qualité indispensable, celle d’allier homogénéité et personnalité afin que chacune des figures campées existe pleinement. Ils réalisent ainsi des performances remarquables d’acteurs chanteurs. La singularité du spectacle est redoublée par le choix de donner à entendre Le Couronnement de Poppée dans une orchestration moderne signée du compositeur Philippe Boesmans, disparu en 2022. Défendue par Gerard Mortier et le chef Sylvain Cambreling à l’Opéra de Madrid en 2012, cette version réalisée à partir de la partition lacunaire de Monteverdi se laisse redécouvrir comme un hommage ambigu à la plasticité de l’esthétique baroque. Elle est interprétée par l’orchestre de l’Opéra de Lyon avec ardeur et finesse, sous la direction engagée de Simon-Pierre Bestion. Sa palette de couleurs chatoyantes et contrastées et ses sonorités ouatées, créées au moyen d’une variété d’instruments anciens et plus contemporains (percussions, synthé) aux interventions parcimonieuses et quasi inopinées, laissent s’épanouir une matière sonore étrangement hybride, dépouillée de la tradition sans vraiment l’ignorer, d’une insolite beauté, d’une folle théâtralité.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Le Couronnement de Poppée
de Claudio Monteverdi
Livret Giovanni Francesco Busenello, d’après Les Annales de Tacite
Restitution et orchestration Philippe Boesmans
Mise en scène Tatjana Gürbaca
Direction musicale Simon-Pierre Bestion
Avec Giulia Scopelliti, Iurii Iushkevich, Jenny Anne Flory, Alexander de Jong, Hugo Santos, Filipp Varik, Eva Langeland Gjerde, Arthur Baratin
Orchestre de l’Opéra de Lyon
Scénographie Marc Weeger
Costumes Dinah Ehm
Lumières Mathieu CabanesCoproduction Opéra de Lyon ; Teatro Arriaga Antzokia de Bilbao
Durée : 3h (entracte compris)
Opéra de Lyon
du 15 au 28 juin 2026



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