À l’Opéra Garnier, la nouvelle production du chef-d’œuvre de Tchaïkovski confiée à Ralph Fiennes se révèle d’une facture classique et classieuse qui n’est pas sans beauté. Le drame est porté avec davantage d’intensité par la direction musicale de Semyon Bychkov.
En regard de l’abstraction géométrique que privilégiait la production radicalement épurée de Willy Decker, entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris en 1995 et reprise plusieurs fois depuis, ou de l’ironie mordante et du cynisme assumé par la lecture de Dmitri Tcherniakov dans la mise en scène importée du Bolchoï au Palais Garnier en 2008, le travail scénique que réalise l’acteur et cinéaste britannique Ralph Fiennes passe pour assurément classique. Il n’empêche qu’il paraît d’une indéniable beauté. Son décor tchékhovien par excellence – la quasi-totalité des deux premiers actes se situe en extérieur, dans une vaste forêt dont les troncs d’arbres sont immensément longs et malingres, et dont le sol se recouvre d’un tapis de feuilles automnales, puis d’une neige hivernale, tandis que l’acte III se confine dans un obscur salon au style aristocratique déchu – comme les costumes superbement cossus et raffinés, et la danse tourbillonnante qui anime l’ensemble, participent pleinement à l’élégance formelle, voire picturale du spectacle. Celui-ci est également nourri par une réelle force d’incarnation. En homme de théâtre et de cinéma, Ralph Fiennes signe une première mise en scène d’opéra qui n’est pas des plus inventives, mais qui s’applique à caractériser les personnages avec rigueur et à porter son attention sur la justesse du jeu d’acteurs, un jeu délibérément antidémonstratif, au plus près de l’intériorité et de la vérité.
Habitée, la direction musicale va également dans ce sens. Nommé futur directeur musical de l’Opéra, le chef d’origine russe Semyon Bychkov démontre un sens du drame au moyen d’un son tantôt intime ou plus opulent, et aux graves profonds. Il fait aussi affleurer la passion nécessaire pour laisser s’épancher, sans le moindre excès, toute la charge émotionnelle que contient la partition, étirant sans jamais alourdir le discours. L’orchestre passe alors de la plus suave douceur à la palpitation fiévreuse, si bien que l’œuvre bouscule autant qu’elle étreint. De la distribution, on retient le plaisir de retrouver Susan Graham dans le rôle, certes secondaire, de Madame Larina, qu’elle campe avec une infinie tendresse. L’Onéguine de Boris Pinkhasovich fait montre d’autorité et affiche une certaine froideur qui convient au caractère hautain, surplombant, du personnage. Il lui manque le magnétisme d’un Peter Mattei ou de Mariusz Kwiecien, qui permettrait de rendre évidemment palpable la séduction qu’il est sensé exercer sur la frêle Tatiana de Ruzan Mantashyan au timbre velouté, n’ayant sans doute pas toute l’ampleur vocale que réclame le rôle, mais qui possède toute la fraîcheur et l’ingénuité requises pour paraître crédible et touchante dans son parcours d’émancipation. Enfin, en offrant un ultrasensible Lenski, le ténor Bogdan Volkov, dont la ligne de chant et l’art de la nuance sont d’une impeccable clarté, se distingue aisément comme l’interprète le plus émouvant de la soirée.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Eugène Onéguine
Musique Piotr Ilyitch Tchaïkovski
Livret Piotr Ilyitch Tchaïkovski, Constantin S. Chilovski,
Direction musicale Semyon Bychkov, en alternance avec Case Scaglione
Mise en scène Ralph Fiennes
Avec Boris Pinkhasovich, Ruzan Mantashyan, Bogdan Volkov, Marvic Monreal,, Alexander Tsymbalyuk, Susan Graham, Elena Zaremba, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Décors Michael Levine
Costumes Annemarie Woods
Lumières Alessandro Carletti
Chorégraphie Sophie Laplane
Collaboration artistique Kim Brandstrup
Cheffe des Chœurs Ching-Lien WuDurée : 3h20 (entractes compris)
Opéra de Paris, Palais Garnier, Paris
du 26 janvier au 27 février 2026


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