Imprégnée d’une enquête fouillée et de rencontres de terrain autour de problématiques d’aménagement du territoire, Charlotte Lagrange choisit la fiction pour nous sensibiliser à un réseau d’enjeux qui nous dépassent, et son spectacle au plus près du public impacte nos sens autant que notre réflexion. Quand la ville se lève traque la vérité de chacun sous les discours, le mystère sous la raison et s’infiltre dans la brèche de nos points de vue bétonnés. Magistral.
C’est un dispositif quadri-frontal qui invite le public à s’assoir au plus près d’un plateau blanc constitué de carrés de tailles différentes, comme les parcelles d’un champ. Scénographie minimale, mais judicieuse, puisque la dernière création de Charlotte Lagrange taille les ramifications de son intrigue dans des problématiques d’urbanisme et d’aménagement du territoire. Fruit d’un énorme travail de documentation, son spectacle opte néanmoins pour la fiction à travers un récit dilaté d’une génération à une autre, en forme de fable, variant des effets de réel puissants avec une dimension fantastique qui lui confère son mystère et sa nuance. L’histoire débute en 2012, au siège de l’EPAPS (Établissement Public d’Aménagement du territoire Paris-Saclay), et nous voici d’emblée amenés à écouter le discours verni et huilé des deux architectes à l’origine du projet présenté en pleine consultation citoyenne, en présence des agriculteurs et agricultrices de la région. L’ambiance est tendue car l’ambition de faire du plateau une Silicon Valley verte où la place dévolue à la deep tech empiète sur les terres agricoles n’est pas du goût de tout le monde. Et tandis que la réunion dégénère, nous voici transportés vingt ans en arrière grâce à l’intervention d’une femme dans l’assemblée qui rappelle à l’architecte… sa propre mère.
Flashback. Une mère et sa fille adolescente sont menacées d’expulsion. L’immeuble qu’elles habitent est insalubre et menace de s’effondrer. Mensonge ou réalité, sécurité oblige ou loi du marché ? Charlotte Lagrange tisse avec maestria un réseau de situations qui résonnent entre elles et en nous. À travers une histoire qui se déploie dans le temps, mais pas chronologiquement, elle nous invite à complexifier notre point de vue tout en nous embarquant émotionnellement dans les enjeux que traversent des personnages pris dans les mailles de leurs dilemmes. Pour ce faire, elle s’entoure d’une distribution cinq étoiles qui nous tient en haleine tout du long dans une dynamique de jeu de chaque instant où excellent Mathias Bentahar, Chloé Ploton, Olive Malleville, Jean-Baptiste Verquin et Cécile Coustillac, comédienne qu’on savait d’exception, mais qui trouve là une partition à la mesure de la richesse de sa palette émotionnelle. Son visage est un paysage où passe l’orage, la foudre et la tempête, un ciel ombragé de nuages, une éclaircie ou la lune la nuit. La regarder lutter et se noyer dans ce monde qui chavire chaque jour un peu plus dans un engrenage économique déshumanisé est une grâce. Car ce que son personnage défend, au détriment même du bon sens et de la raison, c’est sa dignité, quoiqu’il lui en coûte, et l’actrice en est une incarnation lumineuse.
Les scènes s’enchaînent sans transition pour nous raconter, au fond, l’histoire simple et séculaire d’une terre, d’un lieu à soi. Et de celles et ceux qui en font usage ou l’habitent. La pièce éveille une multiplicité de questions qui viennent se nicher dans le parcours de chaque personnage et leurs interactions entre eux. L’exode rural, la gentrification des centres-villes, les rapports de propriété et de domination à l’œuvre dans nos géographies urbaines, les politiques de démolition et reconstruction qui chassent les gens de chez eux… mais tous ces thèmes ne sont pas traités de façon didactique, ils sont moulus dans des joutes verbales sous haute tension, des dialogues percutants et les impasses de chacun et chacune. Ils sont fondus dans la chair d’une histoire à échelle humaine et transgénérationnelle.
Quand la ville se lève est une affaire de déracinement qui infiltre le texte et ses visions, une fable du réel qui résonne loin et profond, un spectacle épidermique et incandescent qui nous impacte et nous implique, et réveille des enjeux de société en grand. Autrice aguerrie, Charlotte Lagrange impose un geste d’écriture d’une ampleur nouvelle qui s’ancre au plateau avec une maîtrise admirable. Sa mise en scène au cordeau fait les bons choix, l’évolution scénographique imaginée par Salomé Bathany génère des tableaux sensoriels de toute beauté qui tranchent avec la froideur immaculée du début, la composition musicale sublime signée Julien Lemonnier, cinématographique en diable, soutient la charge dramatique qui enfle jusqu’au paroxysme. Tout s’imbrique et s’emboîte merveilleusement, mais le puzzle narratif n’exclut jamais un versant énigmatique à la limite du surnaturel, qui se connecte à un réseau de signes et de sens souterrain. « Il est fini le temps où la terre n’était à personne et les fruits à tout le monde », dit l’un des personnages. Et cette phrase, comme beaucoup d’autres, combinées à des paysages dans la brume et des lumières rasantes, nous habite encore longtemps après la représentation.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Quand la ville se lève
Texte et mise en scène Charlotte Lagrange
Avec Mathias Bentahar, Cécile Coustillac, Chloé Ploton, Olive Malleville, Jean-Baptiste Verquin
Collaboration artistique Johanne Débat
Scénographie Salomé Bathany
Création costume Aude Désigaux
Collaboration à l’écriture physique Guillaume Le Pape
Composition musicale Julien Lemonnier
Création son et régie son/plateau Paul Bertrand
Création lumière et régie générale Edith Biscaro, en binôme avec Clément BalconProduction Théâtre du Préau – CDN de Normandie-Vire
Coproduction La Chair du Monde, FAB – Fabriqué à Belleville, Théâtre de l’Union CDN du Limousin, ACB Scène nationale de Bar le Duc Meuse, Le Nouveau Relax Scène conventionnée de Chaumont, La Scène de recherche / ENS Paris-Saclay – Gif-sur-Yvette, Théâtre Joliette Scène conventionnée de Marseille, Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, et Quint’Est – réseau spectacle vivant Bourgogne Franche-Comté Grand Est
Soutiens Culture Commune Scène nationale du bassin minier, à Loos-en-Gohelle, Maison Jacques Copeau, Maisons Mainou, Théâtre du Fil de l’eau – Ville de Pantin, Le CENTQUATRE, Paris, Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ) en partenariat avec La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon – Centre National des Ecritures du Spectacle.
Avec l’aide de la Ville de Strasbourg (aide à la création / La Chair du Monde) Ministère de la Culture – Drac Grand Est (aide au conventionnement / La Chair du Monde) et de la Région Grand Est (aide à la création / La Chair du Monde)
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec l’aide à la résidence du Centre National du LivreLe texte est Lauréat de l’aide nationale à la création de textes dramatiques ARTCENA – Printemps 2025. Le spectacle a bénéficié de l’aide de l’Agence culturelle Grand Est au titre du dispositif « Tournées de coopération ».
Durée : 1h35
11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet 2026, à 10h (relâche les 10 et 17)Le Préau, CDN de Normandie-Vire
du 19 au 21 novembreThéâtre de l’Union, CDN du Limousin, Limoges
2 au 4 décembreThéâtre Joliette, Marseille
les 10 et 11 décembreThéâtre du Fil de l’Eau, Pantin
le 19 janvier 2027Le Salmanazar, Scène conventionnée d’Épernay
le 31 marsEspace 110, Scène conventionnée d’Illzach
le 14 mai


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