Après le succès des Dialogues des carmélites, Olivier Py retrouve le Théâtre des Champs-Élysées pour un diptyque qui revisite La Voix humaine de Poulenc et l’enrichit de Point d’orgue, une pièce inédite génialement mise en musique par Thierry Escaich, qui se présente comme « sa suite et son envers », selon son metteur en scène et librettiste. Créé pendant le Covid devant une salle vide, le spectacle avait fait l’objet d’une captation. Repris sous la direction d’Ariane Matiakh, il va enfin rencontrer son public.
En assistant, en 2021, à l’une des toutes dernières répétitions du spectacle au Théâtre des Champs-Élysées, on percevait aussitôt une ambition musicale et théâtrale hors du commun, qui revigorait dans le contexte sanitaire et culturel compliqué de l’époque. C’est celle qui avait porté toute une troupe – une famille – d’artistes, qui se connaissent bien et s’apprécient, à assurer même sans public la création mondiale d’un combo aussi frappant que fascinant. À l’origine de cette création se trouve la cantatrice Patricia Petibon, qui poursuit sa traversée passionnée dans l’œuvre de Poulenc et sa collaboration à la fois artistique et amicale avec Olivier Py. « C’est un compositeur qui compte depuis mes débuts. J’ai découvert La Voix humaine très jeune avec l’enregistrement de Denise Duval et, au fil du temps, je m’attachais moins à son héroïne qu’à ce qui se cache au bout du téléphone, raconte-t-elle. C’est la raison pour laquelle j’ai eu envie de réunir une plume et un compositeur pour produire un opéra contemporain qui permette de fantasmer cet autre côté. J’ai suggéré cette idée à Michel Franck qui, avec une pleine confiance, sait écouter et répondre comme rarement au désir des artistes. C’est donc un projet qui n’est pas comme les autres. Il a spécialement été écrit pour ses interprètes, s’est construit autour de nos corps, de nos vocalités, avec l’engagement total de tous. »
En toute complicité, Olivier Py et Patricia Petibon ont cherché une nouvelle approche du personnage principal pour tenter d’échapper au monolithisme et au sentimentalisme qui collent à l’ouvrage, trop longtemps cantonné au genre du mélodrame. « Il y a plusieurs voix dans La Voix humaine. Rien n’est uniforme dans cette œuvre. La partition protéiforme impose de passer du cri à la voix blanche, du rire au lyrisme. Ses mélodies, ses couleurs, ses rythmes sont comme un camaïeu d’états d’âme. Je ne voulais pas camper une bourgeoise qui ne cesse de pleurer au téléphone sur son canapé. Cela aurait été exaspérant et forcément moins intéressant que d’en faire une figure vraiment complexe et moderne », précise Patricia Petibon. « Elle peut tout de même nous paraître un peu agaçante, renchérit Olivier Py. L’ultra-dépendance à son homme et son côté auto-culpabilisant deviennent même un peu gênants aujourd’hui. Mais il faut d’abord penser que c’est Cocteau qui parle de lui à travers elle, qui transpose ses propres émotions intimes dans un personnage féminin. C’est d’ailleurs assez humble et courageux de se montrer sous un jour aussi pathétique. »
On retrouve dans l’interprétation scénique proposée l’instabilité émotionnelle constante du personnage portée à son paroxysme d’un point de vue physique aussi bien que vocal. « La palette de jeu de Patricia est extraordinaire. Elle va de la petite fille à la femme fatale en passant par l’héroïne mystique. Elle relève et apporte des choses tout à fait nouvelles dans l’œuvre, notamment l’humour, la sensualité et la violence psychotique. C’est presque hitchcockien par moment », observe Olivier Py. Confinée dans une boîte suspendue, elle se présente comme un animal en cage qui passe et se cogne d’un mur à l’autre jusqu’à ce que tout vacille autour d’elle d’une façon spectaculaire.
« Vocalité vorace »
« La pièce prophétise incroyablement l’étrange expérience [vécue pendant le Covid], ajoute le dramaturge. Tout le monde connaît désormais la solitude, l’enfermement, l’ordinateur comme seul moyen de communication vers l’extérieur. » Pour autant, écrire une suite à l’œuvre était l’occasion d’élargir le cadre, de multiplier les personnages, de donner à voir l’envers de ce qui est raconté. Point d’orgue fait ainsi plonger dans un univers fantasmatique et décadent qui laisse transparaître un goût prononcé pour l’obscur, mais étonnamment traité sur un ton burlesque, carnavalesque. « J’ai travaillé sur le trio de vaudeville du mari, de la femme et de l’amant, mais en cherchant à le pervertir au maximum », s’amuse Olivier Py.
En effet, l’homme de la seconde pièce, interprété par Jean-Sébastien Bou, se dévoile encore plus sombre et torturé que la femme qu’il a auparavant délaissée. Dans une chambre d’hôtel, accompagné d’un mystérieux compagnon appelé « l’Autre » – le duo est inspiré du couple Mephisto / Faust –, il s’adonne à des jeux de rôles sadomasochistes. « Le personnage de Cyrille Dubois est une sorte de Lulu masculin, la comparaison tient autant de la vocalité vorace des deux rôles que de l’univers malsain, très sexué et animal », souligne Patricia Petibon. « La relation homosexuelle portée au plateau dans Point d’orgue n’est pas un endroit de transgression pour ma part et ne doit pas réduire la dimension métaphysique de ce qui se joue bien qu’elle existe réellement. C’est un personnage en chute libre, tout ce à quoi il pourrait se raccrocher, que ce soit Dieu, la philosophie ou l’art, tout lui semble dérisoire », constate Olivier Py. « Il y a chez Poulenc une évidente résilience, mais toujours de la transcendance », conclut la chanteuse, convaincue, comme son metteur en scène, par l’idée de racheter le personnage de La Voix humaine et d’ouvrir ses possibles. Exigeante et virtuose, la pièce de Thierry Escaich leur permet admirablement.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
La Voix humaine
Musique Francis Poulenc
Livret Jean CocteauPoint d’orgue
Musique Thierry Escaich
Livret Olivier PyDirection Ariane Matiakh
Mise en scène Olivier Py
Avec Patricia Petibon, Jean-Sébastien Bou, Cyrille Dubois
Orchestre National de France
Scénographie, costumes Pierre-André Weitz
Lumières Bertrand KillyCoproduction Théâtre des Champs-Élysées ; Opéra de Dijon ; Opéra National de Bordeaux ; Opéra de Saint-Étienne
Durée : 2h10 (entracte compris)
Théâtre des Champs-Elysées, Paris
du 9 au 17 mars 2026


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