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Partition d’utilité publique au Théâtre Gérard Philipe

A voir, Les critiques, Saint-Denis, Théâtre
Partition Publique d'Elsa Granat
Partition Publique d'Elsa Granat

Photo Luc Maréchaux

Comment prendre soin de l’autre quand le contexte nous essore ? Elsa Granat et sa fine équipe sont parties à la rencontre de soignant·es et apprentis pour se frotter, et nous avec, à la réalité de leurs métiers. Partition publique est né de cette friction entre l’écriture de la metteuse en scène et les paroles recueillies sur le terrain. En résulte un spectacle nécessaire qui met les pieds dans le plat avec une verve époustouflante et nous embarque dans son déferlement de situations édifiantes.

Fin de saison épiphanique sous le signe d’une création participative confiée à Elsa Granat, artiste associée au Théâtre Gérard Philipe, qui couronne avec panache l’admirable ligne artistique et citoyenne de Julie Deliquet, qui vient d’entamer un nouveau chapitre de directrice à La Colline. Dans la petite salle du TGP, comble, le public, diversifié comme jamais, est représentatif de cette ville-monde qu’est Saint-Denis, et le mentionner n’est pas un détail. C’est une utopie réalisée. Autre tour de force : créer en un temps record avec des amateur·rices un spectacle digne de ce nom. Pari réussi. Fidèles à leurs préoccupations, Elsa Granat et sa collaboratrice complice Laure Grisinger sont allées à la rencontre de soignant·es et futur·es soignant·es en formation ainsi que d’étudiant·es dans le champ social, pour recueillir témoignages et retours d’expérience en vue de composer un oratorio de voix et de points de vue autour de la question du soin.

Comment continuer à prendre soin quand on n’en a plus ni le temps ni les moyens ? Tel est l’enjeu qui irrigue ce spectacle épidermique et bouleversant dont la forme de départ a muté, mais pas le propos. Ce n’est plus un chœur statique devant pupitres, comme annoncé, qui nous accueille au plateau, mais une proposition théâtrale ambitieuse, palpitante, nourrie du vécu et de la personnalité de ses interprètes et d’un flux d’énergie qui emporte et éblouit. C’est un théâtre de jeu percuté de respirations dansées, de musique et de chant, qui alterne la mise en fiction de scènes plus vraies que nature comme des preuves par l’exemple, avec une distanciation saine opérant comme un décollement de la représentation par la prise de conscience. C’est un théâtre qui s’interroge sur sa forme même, refuse d’être documentaire au sens convenu du terme. C’est un théâtre qui se révèle d’emblée comme tel, puisque l’autrice s’invite en préambule pour situer sa parole et sa juste colère.

Le service public, qu’il soit dans le domaine de la santé ou dans celui de la culture, s’étiole, s’effondre, et nous avec. Nulle complaisance ni amertume dans le geste d’Elsa Granat, qui ne se drape pas dans un « C’était mieux avant », mais dresse un constat empirique du délitement à l’œuvre. Ce dont Partition publique témoigne est concret, en provenance du terrain, et ce qu’il nous renvoie en pleine figure, c’est ce hiatus vertigineux entre la théorie et la pratique, les apprentissages et la réalité de ces métiers. Chronomètre et chiffres à l’appui, le spectacle embrasse la diversité de situations auxquelles font face le personnel hospitalier et les infirmières en libéral, ces petites mains du soin, ces ouvrières de la santé, sous-payées, sous-estimées, obligées de se soumettre à des rythmes infernaux sans perdre de vue l’ADN de leur profession : le lien et le soin. Au plateau, elles sont magnifiées. Non pour renverser la vapeur, mais parce qu’elles le sont, magnifiques. Engagées jusqu’au bout des ongles dans cette création qui remet leur quotidien au centre.

Amateurs et amatrices portent ce projet avec une verve et une intensité qui forcent le respect. Les trois enfants déboulant dans le service, grève oblige, sont un sommet de vie qui interfère avec le théâtre, et distribuer les trois interprètes professionnels dans le rôle des stagiaires aiguillés par les initiés dans une savoureuse inversion des statuts est une idée de génie. Citons-les tant ils constituent le trépied solide et moteur de cette proposition renversante : Hélène Rencurel, Antony Cochin et David Seigneur. Mention spéciale à la première qui nous fait passer par tous les états, de l’hilarité aux larmes et qui, dans son incarnation de l’hôpital rongé d’escarres, craquelé de sécheresse comme une terre qui s’effrite, plonge la salle dans un silence frissonnant. Et lorsque, prise en charge par les anges gardiens en blouse blanche, elle offre son visage dénudé à la caméra, c’est un tableau vivant de la détresse humaine, de notre vulnérabilité intrinsèque qui nous révèle sans commentaire la beauté de ces gestes, de ces tout petits gestes, du soin porté à l’autre.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Partition publique
Texte et mise en scène Elsa Granat
Collaboration artistique Laure Grisinger
Avec Rayan Ben Salah Boiselle, Inès Boungab Leprêtre, Nassere Diaby, Sonia Eusebio Da Conceicao, Rachida Kejiou, Sumaya Madi, Lise Rabekoronana, trois enfants, et Antony Cochin, Hélène Rencurel, David Seigneur, et la participation de Ines Marsit, Ghalia Nouraout
Assistanat à la mise en scène Baptiste Thomas
Son John M. Warts

Production Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis.
Avec le soutien de l’École Supérieure de Théâtre de l’Union dans le cadre du financement Culture Pro

Durée : 1h30

Vu en juin 2026 au Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis

13 juin 2026/par Marie Plantin
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