Fin comédien et musicien, Olivier Debbasch écrit, met en scène et interprète avec Ariane Dumont-Lewi un spectacle autobiographique particulièrement intime et touchant dans lequel il se raconte tout en s’identifiant à la figure biblique et rebelle de Caïn issue de l’oratorio Il Primo Omicidio d’Alessandro Scarlatti.
Noire pointée, croche, double croche, noire, silence… Inscrit sur la partition, le silence a pour but de charger de dramatisme un soupir, un suspens. Tout commence par le silence qu’Octave comble par la parole et par le chant. Il répète assidûment le onzième air de l’acte I de l’oratorio Il Primo Omicidio d’Alessandro Scarlatti, air correspondant à l’entrée en scène de Caïn, un rôle qu’il va devoir interpréter sur scène, et pour la première fois, dans un avenir pas si lointain. À l’aube de sa carrière lyrique, le jeune chanteur que joue Olivier Debbasch se décrit comme « un imposteur sérieux » et s’emploie au studieux déchiffrage de la partition, encouragée avec rigueur et complicité par la pianiste et répétitrice Ariane Dumont-Lewi. Nez dans la brochure, crayon en main, il apprivoise la versatilité émotionnelle et de la profonde humanité qui se dégagent du personnage dans l’opéra, tout en sondant concomitamment sa propre intériorité qui vient se télescoper au travail d’interprète qu’il est en train de réaliser.
C’est ainsi que le discours musical de Scarlatti s’entrelace habilement au récit intime délivré par l’acteur-chanteur. Jouant en permanence sur des phénomènes d’échos et de surgissements, la dramaturgie fait s’interpénétrer l’art et la vie, le premier étant à la fois le révélateur et le détonateur de l’autre. Les nombreuses correspondances et associations souterraines, mais fructueuses entre le cours de chant et les souvenirs, les sensations, propres à l’enfance qui ressurgissent, font de la figure biblique issue de l’opéra baroque un moyen d’éclairer, d’analyser, le parcours personnel du jeune homme aujourd’hui.
Créé en 1707, à Venise, le chef-d’œuvre d’Alessandro Scarlatti est une pièce rare dont, pour exemple, l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris remonte seulement à 2019 sous la direction de René Jacobs et la conception scénique de Romeo Castellucci. Elle relate le premier fratricide de l’humanité, celui d’Abel par son frère Caïn, après que leurs parents, Adam et Eve, ont été chassés du paradis terrestre par le courroux divin avec leurs deux enfants. Dans Fouiller bercer pompier, cette histoire mythique ne cesse d’être rapportée et interrogée en regard d’une autre histoire de famille venue subrepticement se superposer, famille au cœur de laquelle s’impose la difficile appréhension de la différence. Octave, enfant incompris, s’est construit dans un environnement violent, à l’école catholique non mixte où il fait l’objet de harcèlement et, plus encore, à la maison, mésestimé par ses parents dont il tire des portraits satiriques sans aucune méchanceté, mais qui laissent aisément deviner la cruauté derrière l’humour et la légèreté du trait. Son frère ainé, Nathan, muré dans des certitudes brutales sur la définition même de la virilité, le roue de coups et ne cesse de l’humilier. Après des années de séparation, l’identification grandissante au personnage de Caïn l’oblige à se questionner : « Suis-je le gardien de mon frère ? », se demande-t-il.
Ce douloureux vécu, raconté sans fard, sans aigreur et sans impudeur, dans un texte très personnel bien qu’autofictionnel, paraît comme transcendé par la dimension musicale de la représentation. De toute beauté, le chant devient vecteur d’une expression intime, un moyen d’extérioriser le feu intérieur, l’élan trop réprimé et qui ne peut être davantage retenu. Comme dans La Petite Sirène de Walt Disney, dont la bande originale se fait entendre dans une version joliment revisitée au piano, tout est question de voix. L’artiste en maillot de bain féminin imite la posture iconique d’Ariel sur son rocher et entonne ses vocalises dans un geyser de fumée. Particulièrement ductile, la vocalité du jeune artiste opère comme par magie une profonde mue. À dessein, sa voix de poitrine, qui est celle d’un baryton léger, se hisse vers les hauteurs d’une tessiture de contre-ténor aux aigus célestes. Cette transformation fait nécessairement office de libération. Sans se disperser, Olivier Debbasch fait entendre de nombreuses voix dans son histoire, mais il finit surtout par trouver salutairement la sienne.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Fouiller bercer pompier
Écriture et mise en scène Olivier Debbasch, Ariane Dumont-Lewi
Avec Olivier Debbasch, Ariane Dumont-Lewi
Scénographie Mélissa Rouvinet
Costumes Clément Desoutter
Masque Jean Ritz
Création lumière Billy Rambaud
Travail vocal Élodie Fonnard
Regards extérieurs Sophie Bricaire, Emeric Cheseaux, Naïma Perlot-LhuillierProduction Compagnie Près d’un lac
Coproduction Les Plateaux Sauvages
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de la Comédie-Française, de La Manufacture de Lausanne, du Théâtre du Rond-Point, du CENTQUATRE-PARIS et de la SPEDIDAMCe projet est lauréat 2024 du Fonds régional pour les talents émergents (FoRTE), financé par la Région Île-de-France.
Durée : 1h15
Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off Avignon
du 6 au 23 juillet 2026, à 14h05 (relâche les 10 et 17)





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