Dans son ambitieux projet d’adapter la somme qu’est Martin Eden de Jack London, Mélodie-Amy Wallet opte pour la sobriété et restitue, par son excellent duo d’interprètes, la puissance des mots, célébrant ainsi autant l’auteur que son héros qui s’émancipe (et se perd) par l’apprentissage de la littérature.
« Un type mit la clé dans la serrure et entra, suivi d’un jeune gars qui ôta sa casquette d’un geste gauche ». Dès les premiers mots, dans la traduction de Francis Kerline, et malgré un très important travail d’adaptation, la pièce est fidèle au roman Jack London édité en 1909. Ce sera le cas jusqu’aux « ténèbres » de la fin, 2h20 plus tard. Entre-temps, la trajectoire ô combien romanesque de ce marin en quête de savoir et d’amour se sera écoulée au rythme des mots quasi ininterrompus. Pour son cinquième spectacle, Mélodie-Amy Wallet a bien convié deux musiciens sur scène pour un effet de « miroir inversé », comme elle le dit dans le dossier de presse à Sidonie Fauquenoi, mais ils s’effacent peu à peu devant le flot de texte.
L’introduction s’est pourtant faite astucieusement dans le noir, au son de l’accordéon de Marion Chiron, qui va intervenir à plusieurs reprises en compagnie de son collègue Anthony Caillet aux cuivres, et surtout aux sons électroniques, mais ce qui surgit de ce travail dénué d’effet de projections, ne serait-ce que de lieu et de dates, est le duo formé par Damien Zanoly et Karyll Elgrichi. Ensemble, ils ont déjà souvent joué sous la direction de Jean Bellorini, puisque le comédien intègre la troupe dès La Bonne-Âme du Se-Tchouan en 2013 et qu’elle joue sous sa direction depuis Un violon sur le toit, onze ans plus tôt. Tous issus de l’École Claude Mathieu à l’instar de la metteuse en scène, assistante du directeur du TNP sur de nombreuses créations, ils parlent un même langage : celui d’un théâtre bondissant, malgré la torpeur des destins récités, et d’une confiance en la création lumière et costumes pour les accompagner dans un périple musical, forcément musical.
Dans un modèle plus sommaire que les spectacles de Jean Bellorini, avec des moyens minorés, Mélodie-Amy Wallet donne donc des couleurs au texte, nappé d’une teinte jaune dorée quand, enfin, les écrits du prolo d’Oakland sont publiés et encensés par l’intelligentsia. Son parcours a été long et vaillant. Remercié d’avoir secouru le fils de la bourgeoise famille Morse et ainsi invité chez elle, Martin Eden a découvert un monde qui lui était aussi interdit qu’insoupçonné. Et est tombé immédiatement amoureux de l’héritière, Ruth. Dans cette épopée à rebondissements où « les écrivains sont les géants de ce monde », comme l’écrit l’auteur étasunien qui peint en creux son autoportrait, il est question de transfuge de classe, de plafond de verre, de vrai-faux socialisme et surtout de faux-semblant. Alors qu’il a mis toutes ses tripes, son énergie et ses maigres revenus durement arrachés pour se hisser à la condition sociale de sa dulcinée, il en perçoit, dès lors qu’il y accède, sa vacuité au point de sombrer.
La metteuse en scène, plutôt que de s’installer dans un fastidieux jeu de dialogues fabriqués – le texte est une prose –, s’amuse à distribuer, parfois, le rôle de l’un à l’autre, ou à confier à Martin le rôle éphémère de la mère de Ruth, acariâtre, sèche et drôle aussi. En quelques accessoires (un gilet, un bonnet…), tout est fluide, si ce n’est l’inutile descente manuelle des tubes métalliques horizontaux suspendus aux cintres. Le quatuor, constamment au plateau, opère ainsi quelques vagues, notamment pour figurer la cadence des quatorze heures de travail journalier de Martin dans une blanchisserie. Mais c’est bel et bien le duo d’interprètes, épatants, tant dans la quantité de texte à restituer que dans sa dextérité et son élasticité à le faire, qui portent cette création endurante.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Martin Eden
d’après le roman de Jack London
Traduction Francis Kerline (Éditions Libretto)
Mise en scène et adaptation Mélodie-Amy Wallet
Avec Karyll Elgrichi, Damien Zanoly, Anthony Caillet (euphonium et claviers), Marion Chiron (accordéon et claviers)
Assistanat à la mise en scène Clément Durand
Composition musicale Anthony Caillet, Marion Chiron
Son Sébastien Perron
Lumière Julien Louisgrand
Décor et costumes Ateliers du TNPProduction Théâtre National Populaire
Avec le soutien de la communauté de communes du Haut-Lignon et du Théâtre Louis Aragon, Scène conventionnée d’intérêt national art et création – danse à Tremblay-en-FranceDurée : 2h20
Théâtre National Populaire, Villeurbanne
du 28 novembre au 14 décembre 2025Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France
le 31 janvier 2026



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